• Souvenirs: Juin 2000, le mois décisif pour le syndicalisme étudiant en France

     Mes souvenirs de la fin de l'UNEF, que certains s'obstinent à appeler "réunification".

     

     

    Souvenirs: Juin 2000, le mois décisif pour le syndicalisme étudiant en France

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    Voir aussi ici, sur le groupe "C'était l'UNEF 1971/2001"

    Introduction    1 

    Préalables        4 

    1- Pourquoi deux UNEF ?    4 

    2- Crise    7 

    3- Prémices : le CNOUS    16 

    I- Illusion lyrique        32 

    1- Le collectif national du 3 juin    36 

    2- Chasse aux candidats, en chambre    47 

    3- Le lundi décisif    62 

    II– Tranchées        77 

    1- Défendre la liste face au ministère    77 

    2- Défendre l’UNEF contre les liquidateurs    92 

    3- Defendre notre unité contre la division    100 

    III— Ce que j’ai cru comprendre, et ce que je n’ai toujours pas compris        125 

    1- Pourquoi ont-ils tué l’UNEF ?    125 

    2- Pourquoi avons nous été trahis ?    133 

    3- Pourquoi avons-nous été ridicules ?    139 

    Conclusion    153 


  • Le confinement, qui a été totalement improvisé quand on est passé en quelques heures de "C'est une petite grippe. On ne va pas bloquer le pays pour ça. Continuons à aller au théâtre et remplir des urnes pour bien montrer que nous ne cédons pas à la panique" à "C'est la peste noire. Vous allez tous mourir", posait un problème évident, qui aurait dû être évident du moins: l'impossibilité de contrôler son respect.

    Si confiner avait été un but en soi, ça aurait été très simple. On aurait pu, par exemple, demander à chaque citoyen de faire viser par l'autorité compétente la liste de ses sorties indispensables de la semaine, avec possibilité d'y revenir en cas de besoin imprévu. Mais le but du confinement était de limiter au maximum les contacts, et il aurait été dommage de se contaminer en faisant la queue à la mairie ou à la gendarmerie (On ignore cependant s'ils ne l'ont pas fait parce qu'ils avaient compris, quand même, que ce serait une connerie, ou parce qu'ils n'en ont pas eu l'idée).

    Ça ne pouvait donc reposer que sur la confiance. Expliquer clairement en quoi c'était utile, et compter que presque tous agiraient en conséquence, personne n'ayant envie de tomber malade. Ça n'est malheureusement pas dans leurs mœurs. Ces gens là, parce qu'ils sont méchants, ne connaissent que la schlague et, parce qu'ils sont bêtes en plus, ne la manient que contre tout bon sens.

    On a sans doute tort d'y voir la preuve qu'ils nous méprisent et se croient supérieurs à nous, pauvre plèbe incapable de comprendre où est son bien si on ne lui tape pas dessus. Il est plus probable qu'ils nous traitent ainsi parce qu'ils s'arrogent le droit de penser que, c'est beaucoup plus insultant, nous sommes exactement comme eux, qui se croient tout permis tant qu'ils ne se font pas taper dessus. Par exemple, le gars qui, étant directeur général d'une mutuelle, a fait offrir par celle-ci un immeuble à sa femme, en le lui faisant louer au montant exact des mensualités qu'elle avait à payer pour l'acquérir, n'a toujours pas compris en quoi ce pourrait être mal, puisque notre belle justice indépendante et impartiale a dit qu'elle ne trouvait pas là matière à lui taper dessus.

    Donc, puisqu'ils ne pouvaient envisager de ne point taper, et qu'il était impossible de le faire rationnellement, ils ont choisi de taper au hasard. Ce fut l'attestation à la con, qui ne prouvait rien, mais permettait de matraquer tous ceux qui n'avaient pas compris le truc, et également tous ceux qui, ayant compris, avaient le malheur de tomber sur un flic n'ayant pas compris, et étaient trop bien conditionnés pour envisager de contester. Ça leur a permis d'afficher, à défaut de masques, de tests, de respirateurs, des chiffres de contredanses montrant que le confinement c'était sérieux.

    Le plus affreux (même si tout ce qui précède est déjà très affreux) est leur incapacité totale à distinguer ce qui était explicitement interdit (peu de choses, forcément) et ce qui était, sans pouvoir être interdit, justement déconseillé, au point de laisser croire que tout ce qui n'était pas interdit était encouragé. On en est ainsi arrivé au droit de sortir de chez soi pour se promener, en plus des courses réputées indispensables, une heure par jour dans un rayon d'un kilomètre. Qui faisait ça habituellement ?

    Si j'avais usé de tous les droits qu'ils me donnaient, j'aurais passé beaucoup plus de temps dehors que jamais depuis quatorze ans que je suis revenu à Bellegarde. Evidemment, je ne l'ai pas fait, et suis sorti exactement comme d'habitude, à ceci près que je devais perdre mon temps à remplir l'attestation à la con, et que j'avais au ventre la peur de croiser un flic analphabète qui la trouverait, contre toute vérité, non conforme.

    Des fers, des bourreaux, des supplices.

    Bellegarde, 11 mai 2020.

     

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  • 1) Tout le monde, de tous les partis, semble bien réglé pour s'indigner qu'une question de vie privée puisse provoquer le retrait d'une candidature et hurler contre l'"américanisation" de la vie politique en France dont le malheureux Griveaux serait victime.

    C'est curieux. Personne à ma connaissance n'a publiquement demandé le retrait de Griveaux. C'est Griveaux lui-même (ou du moins ceux qui en tirent les ficelles s'il est vrai que ça n'a pas été aussi spontané qu'on le dit) qui a décidé d'annoncer que puisque la photo de sa bite se baladait sur internet, il renonçait noblement, tout en pleurant qu'il était une malheureuse victime.
    S'il y a un américanisateur, c'est lui, éventuellement aussi qui tire ses ficelles.

    2) On peut également s'interroger sur cette notion de "vie privée" si unanimement brandie, ce qui permet ensuite de réciter des fiches depuis longtemps établies à tant d'autres propos.
    On conviendra aisément que le fait que Griveaux se soit tripoté tel jour à telle heure relève de sa vie privée, que ce sont des choses qui arrivent dans les meilleures familles, et qu'il est très moche qu'une video en ait atterri sur internet.
    On ne s'étonnera pas moins que tout le monde, à force de hurler son indignation, semble avoir oublié que, d'après la version communément admise, c'était une idée à lui. Autant qu'on puisse le savoir, c'est lui qui a filmé son instrument en pleine activité, lui qui a envoyé via internet le résultat à une dame (Question intéressante pour juriste sérieux, s'il en est: peut-on porter atteinte à sa propre vie privée ? Si oui, doit-on en être puni, et comment ?)
    Du temps où il y avait un droit en France, il posait qu'un courrier était la propriété de son destinataire (uti et abuti, donc). On y a mis récemment des restrictions. On hésitera cependant, dans le cas précis, à invoquer une propriété intellectuelle ou artistique pour la chose en question. On n'est évidemment pas dans le cas du malheureux filmé à son insu par un tiers: il était autant qu'on le sache, seul, et s'est filmé lui-même. On est encore moins dans le cas que certains appellent curieusement revenge porn, d'autant plus curieusement quand il s'agit d'ennemis déterminés de l'américanisation, de deux personnes d'accord pour filmer leurs ébats, mais dont l'un diffuse ensuite le résultat contre la volonté se l'autre. Il a filmé et diffusé.
    Même si la légalité des poursuites était établie par un article du code récent et mal rédigé (c'est hélas à peu près un pléonasme) adopté dans le but de réprimer l'ainsi dit "revenge porn", on ne pourrait que s'interroger sur leur opportunité.
    S'il est vraiment possible, après avoir exhibé sa bite sur internet, de se plaindre qu'il y ait eu des gens pour la regarder, et de les traîner pour cela en justice, on n'a pas fini de rigoler, ou de pleurer.

     

    3) Cette histoire est tellement absurde qu'il est difficile de penser qu'il n'y a pas un truc. J'ai pu mettre un œil (j'ai dit: un œil) sur l'objet du délit, apparemment juste avant sa disparition. Ce n'est vraiment pas grand-chose. Une video de quelques secondes montrant un zob en activité, dont on nous dit qu'il est le sien (ce qu'il n'a pas démenti). Une conversation écrite bébête avec une fillette (qui, aux dernières nouvelles, n'en était pas une, si c'est bien elle), sans rien de torride ni même précisément sexuel (Certes, il est écrit "je vais me toucher", mais c'est apparemment une faute de frappe, qu'il rectifie à la ligne suivante).
    C'est assez ridicule, et c'est une belle preuve d'immaturité. Mais ni le ridicule, ni l'immaturité ne sont, dans le cadre du parlementarisme rationalisé accompli, des obstacles à une carrière politique (L'exemple vient de haut).
    D'ailleurs, à tout prendre, ses photos tout à fait officielles en train de faire des galipettes avec ses colistiers me semblent bien plus ridicules encore.
    Il faut donc qu'il y ait eu une autre raison au retrait de sa candidature.
    Mais qui peut bien avoir eu envie d'abattre un personnage aussi insignifiant que Griveaux, dont la candidature grotesque arrangeait finalement tout le monde ?
    A Hidalgo, elle garantissait à peu près sa réélection avec 25% des voix.
    A Macron, elle offrait un coupable idéal pour expliquer une défaite inéluctable.
    A la droite, elle offrait une deuxième place tout à fait inespérée, et la conservation de ses arrondissements.
    A Villani le rôle du dissident courageux qui fait presque jeu égal avec l'officiel (alors qu'il risque désormais d'être jugé en tant que macroniste le mieux placé).
    Je vois qu'il y a un truc, mais je ne vois pas le truc.

    Bellegarde, 18 février 2020.

     

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  • Une suggestion, comme ça. Ne serait-il pas sain d'arrêter de dire des conneries à propos de blasphème ? (Il est vrai que dans un monde jospinisé, souhaiter qu'on arrête de dire des conneries peut sembler blasphématoire.)

    En droit français (on parle bien sûr de la France de l'intérieur), le blasphème n'existe pas.

    Il n'y a pas, et c'est heureux, de délit de blasphème. Il n'y a pas non plus de droit au blasphème. Il n'y a certes pas, contrairement à ce que certains semblent piailler, de devoir de blasphème.

    Quand une furieuse ukrainienne ayant la manie de mettre ses seins à l'air fait des cochonneries dans une église, il serait sain, plutôt que de disserter sur le blasphème, de la traiter exactement comme si elle avait fait ça dans n'importe quel autre bâtiment public ou privé.

    Quand une petite oie parle de mettre son doigt dans le trou du cul de Dieu dans une video publique sur internet où il était question de ses activités et préférences sexuelles, il serait raisonnable de conclure qu'elle a été très mal élevée, et aurait mieux fait de se taire, plutôt qu'en faire une réincarnation de Jeanne d'Arc (On rappelle à tous ceux qui n'ont pas fait d"études, ou alors récemment, que ce n'était pas vraiment à Dieu que Jeanne d'Arc en avait, ni, non plus, aux Arabes). Il serait bon de traiter exactement de la même façon les petits cons qui lui répondent en des termes aussi regrettables, plutôt que de voir là une occasion de relancer le fantasme de la guerre des civilisations.

    Je conclus en abordant le cas de ceux qui traitent courageusement tous ceux, dont je suis décidément, qui refusent d'acquiescer à leurs fantasmes et de participer à leurs chasses à courre, de lâches, avec une mention spéciale pour ceux qui brandissent une fois de plus le mot munichois. Ceux là sont des ordures et des imbéciles, qui considèrent que le courage est de brailler n'importe quoi quand on sait qu'on a pour soi la presse, la télévision, les juges, les procureurs et leurs substituts, le gouvernement et toutes ses "oppositions" officiellement autorisées.

    Aussi résolu qu'on soit à s'efforcer à vivre en bon chrétien, il est difficile de ne pas les haïr.

    Bellegarde, 9 février 2020.

     

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  • Le début de cette note est ici.

    Pourquoi 2019 ?A propos de la date de Noël (2)

    Il est à peu près entendu aujourd’hui que nous sommes en 2019 à cause de l’« erreur de calcul » d’un nommé Denys le Petit, moine du VIe siècle, alcoolique peut-être, qui, ayant eu l’idée saugrenue de compter les années à partir de la naissance de Notre-Seigneur, s’est lamentablement trompé. Le discours dominant est que notre belle science moderne a établi que Jésus était en fait né vers sept avant notre ère (Quand on traite de cette matière là, il est incontestablement préférable de ne pas dire « avant Jésus-Christ »).

    Il va bien sûr de soi que l’« ère chrétienne » n’est apparue que longtemps après l’événement qui nous intéresse ici. Tout le monde sait aujourd’hui (on l’espère, du moins) que César a été assassiné en quarante-quatre avant Jésus-Christ : ses assassins l’ignoraient bien sûr. Si le calendrier à l’intérieur d’une année est, comme on l’a vu, fondé sur des éléments naturels, combinés arbitrairement, le décompte des années ne peut être que totalement arbitraire, à partir d’un point de référence qui, jusqu’à il y a très peu, n’était pas le même pour tous. La conversion est en revanche beaucoup plus facile, du moment qu’on sait qui compte à partir de quoi. C’est rarement le cas dans l’Antiquité, où d’ailleurs le souci de compter les années ne semble pas avoir été dominant. Les Juifs n’ont commencé que beaucoup plus tard à utiliser comme référence la date de la création du monde calculée d’après les livres bibliques. Autant qu’on le sache, chaque cité grecque avait son ère propre, fondée sur un événement local, qui ne pouvait être utilisée que localement. Certains historiens grecs ont le bon goût de compter par olympiades, périodes de quatre ans à partir de la date, réelle ou supposée, des premiers jeux olympiques, 776 avant notre ère. C’est un système commode pour nous, mais très peu utilisé. On a souvent dit (c’est un peu passé de mode), que les Romains comptaient les années à partir de la fondation de leur ville, en 753. C’est parfaitement faux. Cette référence apparaît, tout à fait exceptionnellement, chez quelques auteurs seulement, toujours pour des événements très anciens, et jamais dans des actes officiels. Ils ne comptaient pas les années, mais les caractérisaient par les noms de leurs deux consuls, les deux principaux magistrats annuels, ce qui n’était sans doute pas simple pour eux, et évidemment inutilisable pour d’autres. Le principat a offert, à partir de Tibère (on y vient), mais non sous Auguste, un moyen pratique de compter les années dans tout l’empire, par règne, qui n’a cependant jamais eu de caractère officiel. Avant, les textes utilisent le plus souvent des datations relatives par rapport à un événement connu, un règne ou un gouvernement local, qu’on peut parfois convertir, parfois seulement, et rarement à l’année près.

    Il semble avoir échappé à tous ceux qui parlent si savamment de son erreur que ce Petit, si c’est bien lui, a fondé son calcul sur la seule date précise à l’année près qu’on trouve dans les quatre évangiles, chez Luc, non pas dans son récit de la nativité mais au début du chapitre trois,

    Ἐν ἔτει δὲ πεντεκαιδεκάτῳ τῆς ἡγεμονίας Τιβερίου Καίσαρος, ἡγεμονεύοντος Ποντίου Πιλάτου τῆς Ἰουδαίας, καὶ τετραρχοῦντος τῆς Γαλιλαίας Ἡρῴδου, Φιλίππου δὲ τοῦ ἀδελφοῦ αὐτοῦ τετραρχοῦντος  τῆς Ἰτουραίας καὶ Τραχωνίτιδος χώρας, καὶ Λυσανίου τῆς Ἀβιληνῆς τετραρχοῦντος ἐπὶ ἀρχιερέως Ἄννα καὶ Καϊάφα, ἐγένετο ῥῆμα θεοῦ ἐπὶ Ἰωάννην τὸν Ζαχαρίου υἱὸν ἐν τῇ ἐρήμῳ.

    (L'an quinze du principat de Tibère César, Ponce Pilate étant gouverneur de Judée, Hérode tétrarque de Galilée, Philippe son frère tétrarque du pays d'Iturée et de Trachonitide, Lysanias tétrarque d'Abilène, sous le pontificat d'Anne et Caïphe, la parole de Dieu fut adressée à Jean, fils de Zacharie, dans le désert). 

    Luc raconte un peu plus loin le baptême par Jean de Jésus (qui commence ainsi sa vie publique) et enchaîne en nous disant qu’il avait alors (il est le seul des évangélistes à parler de son âge) environ trente ans, ἐτῶν τριάκοντα (Lc 3, 23).

    Tibère est devenu prince en 14. Sa quinzième année commence donc en 28, en août si on retient la date de la mort de son prédécesseur Auguste, en septembre si on part de celle où il a officiellement accepté cette succession après s’être fait longtemps prier, et se termine en août ou septembre 29. Cela est tout à fait compatible avec la mention de Pilate, dont nous savons par l’historien juif Flavius Josèphe qu’il a gouverné la Judée entre 27 et 37 (Antiquité Juives, XVIII, 89 : il part pour Rome après dix ans de gouvernement, et Tibère meurt avant son arrivée. On est donc en mars 37), et celles des trois tétrarques (on oubliera ici Anne et Caïphe). Il s’agit du tout début de la prédication de Jean-Baptiste. Jésus a environ trente ans lorsqu’il se fait baptiser, un certain temps après, puisque Jean a déjà connu un grand succès (Luc dit que tout le peuple avait été baptisé, ce qui est évidemment une exagération). On arrive donc bien autour de l’an 1 pour sa naissance, avec deux approximations irréductibles, sur la durée de la prédication de Jean, sur ce que signifie exactement cet ἐτῶν τριάκοντα, environ trente ans. Denys le Petit (si c’est bien lui), n’était pas alcoolique, ou tenait fort bien l’alcool, et savait en tout cas compter.

    On aimerait s’arrêter là. Il y a malheureusement un souci. On sait que Luc lie la naissance de Jésus à une décision d’Auguste de recenser toute la terre habitée, ἀπογράφεσθαι πᾶσαν τὴν οἰκουμένην, par laquelle il explique le voyage de Joseph et Marie de Nazareth à Bethléem au moment de l’accouchement. Nous ne pouvons tirer de cette mention aucune indication chronologique extérieure, puisqu’aucune autre source ne le mentionne (de nombreuses tentatives ont bien sûr été faites pour le rattacher à des choses connues, dont aucune n’est sérieuse), ce qui ne prouve pas bien sûr qu’il n’ait pas eu lieu (il pose cependant de nombreux problèmes qui ne sont pas notre sujet aujourd’hui). Mais Luc en donne une, en indiquant qu’un nommé Quirinius gouvernait alors la Syrie. Nous ne connaissons pas, loin de là, la chronologie de tous les gouvernements romains de province, mais, grâce encore une fois à Flavius Josèphe, nous savons que celui-là, Publius Sulpicius Quirinius de son nom complet, a été légat d’Auguste propréteur de cette province entre 6 et 8 de notre ère. Il y a donc une contradiction majeure, dans ce même évangile de Luc, le seul décidément soucieux de datation par les noms des gouvernants.

    Mais nous sommes là encore plus loin de la date affirmée aujourd’hui par la science moderne. On connaît également par Josèphe, décidément précieux même si c’est ici pour nous empoisonner l’existence, la date de la mort du roi Hérode le Grand, qui gouvernait sous domination romaine la totalité de ce qu’on a appelé depuis la Palestine, quatre avant notre ère (Antiquités juives, XVII, 192 « il avait régné trente-sept ans depuis sa désignation par les Romains ». Le même, en XIV, XIV, date cette désignation par les consuls de l’année 40). 

    . Nous savons tous que dans le récit de la naissance de Jésus, ce roi joue le rôle du méchant. Apprenant par les mages, qui arrivent d’Orient guidés par une étoile, qu’un roi est né à Bethléem, il ordonne de mettre à mort tous les enfants de moins de deux ans de la région, Jésus y échappant parce que ses parents, avertis miraculeusement, l’emmènent en Égypte d’où ils ne reviennent qu’après la mort du roi. Il ne pourrait donc être né quatre ans après, en l’an 1, ni au moins dix ans après, quand Quirinius gouvernait la Syrie, mais au plus tard en quatre avant notre ère. (Affirmer péremptoirement que c’était en 7 ou en 8, comme c’est la mode aujourd’hui est en revanche absurde. Ça repose sur un contresens énorme sur le texte, qui parle d’enfants de moins de deux ans, Hérode voulant assurer son coup, et non d’enfants de deux ans, et ne dit donc rien de précis de l’âge de Jésus alors. Rien n’indique non plus la durée du séjour en Égypte).

    Il faut cependant préciser, ce qu’on sait moins, que l’histoire que nous venons de survoler n’est connue que par l’évangile de Matthieu, et totalement absente de celui de Luc. Les deux seuls récits que nous ayons de la conception et de la naissance de Jésus (Marc et Jean commencent au début de la vie publique, avec la prédication de Jean-Baptiste et sa rencontre avec Jésus) sont très différents, et largement contradictoires dans les détails, si l’habitude des récits de Noël est de les mélanger en gommant les problèmes. Chez Matthieu, il n’y a pas de recensement (pas de mangeoire, ni de bergers). Chez Luc, il n’y a pas de mages, pas de massacre des innocents, et Hérode le Grand ne joue aucun rôle. Il est certes cité une fois, tout au début, quand l’évangéliste dit que Zacharie, le futur père de Jean-Baptiste, était prêtre ἐν ταῖς ἡμέραις Ἡρῴδου τοῦ βασιλέως τῆς Ἰουδαίας, aux jours d’Hérode roi de Judée. Ce peut être une confusion avec son fils Archélaus (qui n’était pas roi, mais dont le domaine était limité à la Judée), voire un ajout postérieur. À cette mention près, le récit de Luc peut tout à fait être placé après la mort du roi. Décréter que Jésus est nécessairement né avant celle-ci, c’est choisir arbitrairement Matthieu contre Luc. C’est assez curieux de la part de la science moderne qui a d’autre part (scientifiquement) aboli la visite des mages et le massacre des Innocents, et donc ôté de l’histoire toute participation du roi.

    Alors que nous n’avions aucun élément sur le jour de la naissance de Jésus, nous en avons trois sur son année : sous Hérode, antérieurement à 4 avant notre ère selon Matthieu, sous Quirinius, entre 6 et 8 selon le deuxième chapitre de Luc, autour de l’an 1 selon le troisième chapitre du même. C’est beaucoup trop, puisqu’ils sont contradictoires. Aucun élément extérieur ne permet de trancher entre eux, puisqu’aucune source qui ne soit pas évidemment issue de ces deux évangiles ne parle de cette naissance. On en a parfois cherché une au plus haut des cieux, en identifiant à une comète périodique, en général celle de Halley, l’étoile que suivent les mages dans l’évangile de Matthieu, et en calculant la date de son passage pour connaître celle de la naissance de Jésus. C’est une trace du temps où on voulait concilier scientisme et inerrance de la Bible, en donnant des explications naturelles aux phénomènes ne l’étant point qu’elle mentionnait. C’est évidemment idiot. L’étoile que suivent les mages n’a clairement rien d’un phénomène naturel, mais est un signe que Dieu leur envoie pour les guider. Si on ne veut pas croire à de telles choses, il est plus simple de supposer que c’est une invention de l’évangéliste ou de sa source, que de décréter qu’ils ont vu la comète de Halley (ou une autre), qui par hasard les a conduits à Bethléem où par hasard Jésus venait de naître… et d’en déduire la date de cette naissance. Il vaut mieux rester au niveau du sol avec nos trois dates contradictoires.

    Les fondamentalistes n’ont pas manqué bien sûr pour entreprendre de « démontrer » qu’elles ne l’étaient pas. On s’en est pris à la quinzième année du principat de Tibère en observant, ce qui est vrai, que les Romains ne comptaient pas les années de règne des princes. Effectivement, sur les inscriptions, ils comptaient leurs années de puissance tribunicienne, ce qui correspond pour certains, mais pas pour tous, puisque des successeurs désignés l’ont eue du vivant de leur futur prédécesseur, et que c’est particulièrement le cas de Tibère, qui était dans sa quinzième puissance tribunicienne au début de l’année de la mort d’Auguste, en 14. Complètement raté : Jésus aurait eu « environ trente ans » en 15 ou 16. On a alors inventé une autre date de référence, en tirant horriblement sur une formule flagorneuse de Velleius Paterculusn celle où Tibère serait devenu prince à égalité avec Auguste, quelque part entre son adoption en 4 et la  mort de celui-ci en 14. Là, comme c’est un pur fantasme, on peut choisir la date qu’on veut pour donner une « démonstration » satisfaisante. C’est très pratique, mais ça ne signifie rien, puisque ça ne correspond à rien de connu. On comptait à Rome les puissances tribuniciennes, très rarement en Orient où on comptait plus simplement les années de règne.

    On s’en est pris, surtout, au malheureux Quirinius, dont l’obstination à n’être légat propréteur qu’en 6 de notre ère gâche tout. Pour combattre victorieusement cette obstination, on a décrété qu’il avait fort bien pu l’être deux fois, à deux moments différents, dont le premier, antérieur, serait le bon. On a même trouvé (la lutte paie) une inscription qui prouverait cela, un bout de carrière découvert à Tivoli (CIL, XIV, 3613)

    A propos de la date de Noël (2)

    On lit à la dernière ligne diui Augusti iterum Syriam et Pho. Ça permet de dater l’inscription : elle est postérieure à la mort d’Auguste, puisque celui-ci est nommé du nom de dieu qu’il a reçu après, mais le Monsieur a exercé sous Auguste la fonction dont il est question. Il est tout à fait raisonnable de restituer ce qui précède et suit immédiatement ainsi [legatus pro praetore] / divi Augusti iterum Syriam et Pho[enicen optinuit], « légat propréteur du divin Auguste de nouveau il gouverna la Syrie et la Phénicie », le mot magique étant bien sûr iterum, de nouveau. Le miracle n’est cependant pas complet, puisqu’il manque le nom du Monsieur, qui se trouvait beaucoup plus haut, dans la partie perdue. Peu importe, quand on a les yeux de la foi : ce ne peut être que Quirinius (dont rien n’indique qu’il ait eut le proconsulat d’Asie, cité à la ligne précédente, si rien ne prouve bien sûr le contraire). Il y a un autre souci, dans l’interprétation du mot magique iterum. On ne connaît aucun cas de sénateur romain ayant gouverné la même province deux fois, à plusieurs années d’intervalle : la carrière était ascendante, et on passait à chaque fois à une plus importante, jusqu’au sommet qu’était une comme la Syrie ou l’Asie. Il est donc à peu près certain que iterumporte non sur la Syrie, mais sur le titre de légat propréteur, et que le Monsieur, Quirinius ou pas, a commencé par l’être dans une province moins importante (citée sur la partie perdue de la pierre), puis a été proconsul d’Asie, puis iterumlégat, cette fois ci en Syrie. Même si on s’asseyait sur ces deux problèmes et admettait superbement que Quirinus a été une première fois légat de Syrie avant 6, et que c’est le moment de la naissance de Jésus, il en resterait un troisième : quand ? Il y a bien un trou dans notre liste des légats de Syrie où le caser, mais c’est malheureusement après la mort d’Hérode, la place étant alors occupée par Quinctilius Varus. Il faut donc aussi déplacer cette mort. Certains l’ont fait pour conclure triomphalement que Jésus est né en deux avant notre ère, peu avant la mort d’Hérode (date rectifiée), alors que Quirinius était légat de Syrie (pour la première fois, attention !) et avait trente ans peu après la quinzième année du règne (éventuellement rectifié) de Tibère. C’est encore plus rigolo que les tentatives pour prouver qu’il est né le 25 décembre. Il est moins drôle que de telles âneries persistent.

    Nous restons donc avec trois dates différentes. Avec un peu de bonne volonté, on peut certes en concilier deux, si on se demande ce que peut bien signifier cet ἐτῶν qui vient au chapitre trois de Luc nuancer l’affirmation que Jésus avait trente ans, et quelle est la marge qu’il indique. Peut-on dire d’un homme de trente-cinq ans qu’il a environ trente ans ? Peut-on dire la même chose d’un homme de vingt-quatre ? Tout ça se discute. On ne peut savoir si cette estimation est fondée sur son apparence, ou sur un témoignage, imprécis. Il est à peu près sûr que Luc n’a pas connu Jésus, et qu’il écrit sur le témoignage, direct ou indirect, de gens qui l’ont connu à ce moment là, pendant sa vie publique, ou peut-être avant, sa mère bien sûr, ou ses très fameux « frères » qui même s’ils n’étaient que ses demi frères ou ses cousins, devaient avoir une idée approximative de son âge. S’il avait trente-cinq ans, il peut être né avant la mort d’Hérode, comme le dit Matthieu, s’il en avait vingt-cinq, alors que Quirinius gouvernait la Syrie, comme le disait Luc au chapitre précédent. Mais Hérode et Quirinius sont radicalement incompatibles : il faut admettre une erreur de l’un ou l’autre. Une fois admise la possibilité d’une telle erreur, qui prouve que l’année de naissance de Jésus n’était pas connue clairement au moment où les évangiles ont été écrits, on ne peut exclure que les deux se trompent.

    On peut encore compliquer les choses en s’interrogeant sur la mention de la quinzième année de Tibère. C’est a priori la plus fiable, parce que la plus précise, parce que surtout elle relève de la vie publique de Jésus, dont Luc a connu directement, ou en tout cas par peu d’intermédiaires, des témoins, dont certains au moins devaient avoir des notions précises de la chronologie. Il est cependant curieux que l’évangéliste, ne donnant qu’une date précise, choisisse celle-là, qui ne concerne même pas Jésus, mais Jean-Baptiste. Il semble que s’il y avait une année à retenir, et à faire connaître, c’était plutôt celle de la crucifixion et de la résurrection. On ne peut exclure que, voulant placer une date au début du récit de la vie publique de Jésus (clairement distinct de celui de sa naissance et de l’épisode unique de son enfance qu’il raconte), il l’ait déduite de celle de sa mort. Or chez Luc, comme chez Matthieu et chez Marc, la vie publique semble ne pas durer plus d’une année, qui commence par son baptême par Jean-Baptiste, se poursuit par une prédication itinérante en Galilée et un peu autour, et se conclut par un unique séjour à Jérusalem pour la seule Pâque mentionnée, qui tourne mal, avec la crucifixion, mais finit bien, par la résurrection. L’évangile de Jean, celui, rappelons le, qui se présente comme un témoin des faits, est le seul à mentionner trois Pâques successives, et cinq séjours à Jérusalem. On lui donne naturellement raison, pour un motif évident auquel même la science moderne n’a apparemment rien trouvé à redire : on ne voit pas pourquoi il aurait inventé plusieurs années et plusieurs passages par Jérusalem, alors qu’on comprend très bien comment les trois autres, écrivant à partir de témoignages épars, ont pu regrouper les trois Pâques en une seule, les cinq passages par Jérusalem en un seul. On conclut donc que la vie publique de Jésus a, au minimum, duré un peu plus de deux ans (pas plus de trois si Jean n’oublie aucune Pâque, mais nous ne pouvons être certains de cela). Si donc il est mort au printemps 30 et que Luc, le sachant, en a déduit qu’il avait été baptisé au printemps 29, la quinzième année de Tibère, et placé le commencement de la prédication du Baptiste un peu avant la même année, il faut remonter cette date de deux ou trois ans. Il aurait eu environ trente ans autour de 27. Ça faciliterait la conciliation avec une naissance du vivant d’Hérode, mort en 4 avant, et serait fatal à l’hypothèse Quirinius, entre 6 et 8 après. Mais il serait tout à fait déraisonnable de conclure que nous avons là la solution. Il ne s’agissait que d’envisager une possibilité. Rien ne prouve en fait que Luc n’ait pas connu la date du début de la prédication du Baptiste. Il est également tout à fait possible qu’il ait fort bien su que la vie publique de Jésus avait duré plus d’une année, et ne l’ait pas dit faute de moyens d’établir une chronologie des éléments dont il disposait, regroupant les différents séjours à Jérusalem non par erreur, mais par un choix pratique. Ce détour ne fait donc que confirmer que rien n’est simple, sans apporter de réponse.

    Il faut revenir à Hérode et Quirinius pour observer qu’ils ont, chez Matthieu et chez Luc, une fonction analogue : expliquer pourquoi Jésus, connu comme de Nazareth, est né à Bethléem, une centaine de kilomètres plus au Sud. Leurs deux explications sont, ce que, curieusement, on ne dit pas souvent, totalement contradictoires. Pour Luc, c’est le fameux recensement qui oblige Joseph à quitter Nazareth, où il habitait, avec une femme près d’accoucher, pour aller se faire inscrire à Bethléem, parce qu’il tait un descendant du roi David, originaire, comme chacun sait, de ce village. Pour Matthieu, il n’y a pas de recensement, et il n’est pas question de Nazareth avant la naissance de Jésus : il dit qu’il naît à Bethléem en considérant manifestement que ses parents y habitaient. C’est parce que le vilain Hérode veut tuer leur enfant, et fait tuer tous les autres dans ce but qu’ils quittent Bethléem pour l’Égypte et, après la mort du roi vont s’installer à Nazareth plutôt que revenir à leur point de départ. Luc ignore totalement la visite des mages, le massacre des innocents et la fuite en Égypte : dans son évangile, Joseph et Marie présentent Jésus au Temple de Jérusalem quarante jours après sa naissance, puis retournent à Nazareth, chez eux, dont ils n’étaient partis qu’à cause du recensement.

    Nous avons déjà dit que nous ne traiterions pas ici des nombreux problèmes que pose ce recensement. Ils sont tous solubles avec un peu de bonne volonté, sauf un, décisif : s’il est tout à fait possible qu’Auguste ait souhaité recenser tous les habitants de son empire, il est totalement absurde qu’il ait exigé de chacun qu’il se fît inscrire non là où il habitait, mais dans la ville de ses ancêtres, de ses très lointains ancêtres. S’il est connu que le roi David était de Bethléem, il l’est tout autant qu’il l’a quitté très jeune pour aller à la cour du roi Saül, puis prendre sa place et régner finalement à Jérusalem, environ mille ans avant notre ère. À ce compte-là, Rome ayant été fondée bien après, Auguste lui-même aurait dû aller se faire recenser à Albe, d’où venaient officiellement les Iulii, voire à Troie d’où était parti son ancêtre Énée à peu près à l’époque où David quittait Bethléem. À tout prendre, la version de Matthieu, de la fuite devant Hérode qui conduit, via l’Égypte, à Nazareth, est plus crédible. Cela ne signifie pas nécessairement qu’elle soit la bonne. Une fois qu’on a constaté que l’un des deux évangélistes pouvait se tromper totalement, on ne peut exclure que l’autre se trompe aussi, puisqu’il apparaît décidément que les circonstances de la naissance de Jésus étaient obscures aux premiers chrétiens. Si Luc (ou une de ses sources) a inventé une histoire justifiant la naissance de Jésus à Bethléem, Matthieu (ou idem) peut avoir fait de même (Notons au passage, bien que ce ne soit pas notre sujet, qu’il serait audacieux d’en conclure que Jésus n’est pas né là. Il est tout à fait vraisemblable que l’un et l’autre aient cherché une explication parce qu’ils savaient, sans forcément savoir pourquoi, qu’il l’était. On trouve des gens pour dire que c’est parce que le Messie devait naître à Bethléem qu’on a caché méchamment qu’il fût né à Nazareth. C’est oublier que cette affirmation n’est tirée que de l’interprétation que donne… Matthieu d’une phrase du prophète Michée. Un tel raisonnement est suspect d’être circulaire).

    Après nous être amusés à ce jeu de massacre, que pouvons-nous dire de l’année de naissance de Jésus ? Nous pouvons être certains, aussi certains du moins qu’on peut l’être en histoire (Il est bien sûr toujours possible de douter de tout, de supposer que toutes les sources sont le produit d’un vaste complot pour nous tromper. Quand on est arrivé à une telle conclusion, on conclut que toute connaissance historique est impossible, et on s’occupe à autre chose. On n’écrit pas des livres pour dire que tout est faux, puis décréter une vérité qui n’a aucun autre fondement que l’imagination de l’auteur) d’une chose : Jésus a été crucifié alors que Ponce Pilate gouvernait la Judée. Nous savons par Josèphe (même remarque) que ce gouvernement a duré de 27 à 37 de notre ère. La mention par Luc de la quinzième année de Tibère, avec les réserves que nous avons vues, pousse à exclure les dernières années de ce gouvernement, et au moins les deux premières pour placer la crucifixion entre 29 et 34.

    Nous n’avons pas de raison sérieuse de contester Luc quand il dit que Jésus avait environ trente ans au début de sa vie publique, bien qu’il soit le seul à donner cette information, puisqu’on ne voit pas pourquoi il aurait inventé une telle chose. Cela signifie au moins que ceux qui l’ont connu alors, dont Luc a recueilli directement ou indirectement le témoignage, ont eu l’impression d’être face à un homme d’une trentaine d’années, qui aurait deux ou trois ans de plus au moment de sa mort. Reste l’incertitude que porte cet « environ ».

    Jésus est donc vraisemblablement mort (et ressuscité) autour de l’an 31, alors qu’il avait deux ou trois ans de plus qu’« environ trente ans ». Nous en revenons à l’an 1 pour sa date de naissance, mais avec une incertitude de quelques années, de part et d’autre, au moins cinq, peut-être un peu plus. On est porté à écarter la référence de Luc à Quirinius, parce qu’elle est liée au recensement, parce qu’elle le ferait vraiment très jeune, à moins de vingt-quatre ans, pour un homme d’« environ trente ans » la quinzième année de Tibère, mais il est impossible d’avoir une certitude à ce sujet. La version de Matthieu, qui le fait naître avant la mort d’Hérode, paraît moins invraisemblable : on ne peut non plus exclure tout doute.

    Il faut se résigner à ne connaître ni le jour, ni l’année, sinon à une dizaine près, de la naissance de Jésus.  Le choix du solstice d’hiver pour la fêter est un beau symbole. Quand on a voulu, quatre siècles plus tard, compter les années à partir d’elle, il n’est pas étonnant qu’on ait choisi pour la calculer l’allusion à la quinzième année de Tibère au troisième chapitre de Luc : il était assez facile de savoir quelle était cette année, tandis que l’allusion de Matthieu à la mort d’Hérode, celle de Luc au chapitre précédent à la légation de Quirinius ne pouvaient qu’être obscures. Nous ne pouvons que reconnaître à cette date l’avantage, certes non prévu par ceux qui l’ont fixée, d’être au milieu de la période possible.

    Cette incertitude peut étonner qui pense que tout a toujours été comme aujourd’hui, où on ne peut pas rester longtemps sans avoir à donner sa date de naissance à une administration quelconque, qui la conserve. Parmi les personnages connus de l’Antiquité, Jésus n’est pas sur ce point un cas particulier. On ignore tout autant, par exemple et pour prendre au plus près, l’année de naissance d’Hérode le Grand, qui avait ce point commun avec lui de ne s’être fait connaître qu’à l’âge adulte. Celle de Tibère, dont on ne savait pas alors bien sûr qu’il serait prince mais qui est né dans une des plus grandes familles romaines n’est connue que par une seule source, sa biographie par Suétone, qui avoue cependant une incertitude à un an près de part et d’autre selon ses sources.

    [Une dernière chose : nous ignorons bien sûr également l’heure de la naissance de Jésus. Matthieu n’en dit rien. Luc ne dit qu’une chose, que les anges sont allés l’annoncer aux bergers dans la nuit, ce qui semble indiquer qu’il est né de nuit. Si tel est le cas, on voit mal quel moyen auraient pu avoir les témoins de mesurer précisément l’heure, faute de soleil. Je ne trouve pas d’où vient l’idée de le faire naître à minuit, qui correspond tout à fait au symbole du solstice d’hiver, au cœur de la nuit. Mais il y avait évidemment une autre raison de célébrer la messe à cette heure, le jeûne eucharistique. Dès le Moyen-Âge (on ignore à quand remonte exactement cette règle), il fallait pour pouvoir communier ne rien avoir mangé depuis minuit. Célébrer la messe à cette heure là était donc un moyen simple de respecter cette obligation (Les assistants avaient le moyen encore plus simple de ne pas communier. Pas le célébrant). C’est donc tout à fait logiquement qu’on s’est mis à célébrer cette messe plus tôt quand l’obligation du jeûne a été réduite à trois heures par Pie XII, puis une seulement par saint Paul VI.]

    Bellegarde, dernier vendredi de l'Avent.

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