• Empire et empereur. Brève note historique

    Empire et empereur. Brève note historique

    On parle de plus en plus, à propos de l’ « Europe » d’empire, en général pour en dire du mal, parfois, quoique rarement, pour la défendre. On en parle aussi d’ailleurs à propos d’Allemagne seulement, chez les germanophiles comme chez les germanophobes. Tout dépend en fait ce qu’on met sous ce mot, qui peut être très varié. Il semble donc utile de clarifier cette question par un survol de ses usages historiques.

    Il est certain que, d’une manière générale, on n’explique pas nécessairement un mot en faisant son étymologie, que son histoire ne dit parfois rien de son sens. Nous savons tous que rien c’est quelque chose, personne quelqu’un. La particularité du mot empire est qu’il n’a pas une évolution, comme res ou persona, mais que ses emplois contemporains mélangent tous ses sens passés, d’où la confusion ambiante à ce sujet.

    I– L’empire est d’abord romain.

    En latin, l’imperiumest le pouvoir de commandement, lié au verbe imperare. À Rome il est d’abord le pouvoir du roi, qui, après l’expulsion du dernier en 509, est passé à deux consuls annuels élus, en tout cas dans la version de l’histoire que nous donnent les auteurs que nous avons à partir du premier siècle avant notre ère, l’important ici étant qu’eux y croyaient. Pour répondre aux besoins croissants, on a ensuite créé d’autres magistrats ayant aussi l’imperium, les préteurs, puis des proconsuls et propréteurs, anciens magistrats dont l’imperium est prolongé au-delà d’une année pour être exercé hors de Rome.

    Mais cela n’a aucun lien direct avec la notion d’empire romain : ce sont deux emplois différents du mot imperium. De même que l’imperium du magistrat est le pouvoir qu’il exerce sur les citoyens, celui du peuple romain (imperium populi romani) est le pouvoir qu’il exerce sur des populations et des territoires, et devient rapidement, par extension, la désignation de ces populations et territoires eux-mêmes. Il va de soi que cela n’a rien à voir avec le régime politique, ni le leur, ni celui de Rome : il s’agit d’un rapport de domination d’un peuple sur d’autres, qui finit par désigner l’ensemble des dominés. L’idée, hélas répandue que Rome, qui était une république, devient un empire quand Auguste devient « empereur » est une dangereuse absurdité.

    Le lecteur se demande peut-être pourquoi j’ai été si long sur l’imperium des magistrats supérieurs pour dire ensuite qu’il n’avait absolument aucun rapport avec l’empire romain au sens territorial. Nous y arrivons : au contraire, le titre d’imperator, qui donne empereur en français, lui est directement lié. Étymologiquement, ce devrait être celui qui détient l’imperium. Pour des raisons mystérieuses, car antérieures manifestement à l’époque pour laquelle nous avons des sources latines, ce n’est pas ça. Le mot, avant Auguste, est utilisé uniquement dans un contexte guerrier et, en principe, même si certains textes littéraires en font un usage plus large, réservé au chef victorieux, acclamé par ses soldats sur le champ de bataille, ce qui lui donne droit à demander le triomphe. Auguste prend ce titre de manière permanente, en faisant même son prénom, ce que feront également après lui tous ses successeurs à partir de Vespasien : ce n’est qu’un des nombreux honneurs qu’il cumule, le terme couramment utilisé pour désigner sa place à Rome étant princeps, le premier, tout simplement (qui donne prince en français et des choses semblables dans la plupart des autres langues modernes, ce qui ne nous simplifie pas la vie). Mais Imperator  a progressivement désigné la fonction, d’où l’emploi du mot empereur aujourd’hui pour désigner Auguste et ses successeurs, et celui beaucoup plus dangereux du mot empire pour qualifier le régime politique. Si les détails sont très compliqués, le point essentiel, en ce qui nous concerne ici, saute désormais aux yeux : il n’y a pas de lien direct entre empereur, imperator,  et empire territorial, imperium populi romani. L’empereur n’est pas le monsieur qui gouverne l’empire : il s’agit d’une rencontre fortuite entre deux applications différentes du mot imperium.

    Empire et empereur sont donc à l’origine deux notions proprement romaines, sans lien entre elles. On a ensuite compliqué les choses en parlant d’empires précédents, assyriens, perse, macédonien… ce qui se défend quand il y a analogie, qu’il s’agit d’un ensemble de peuples soumis à un autre, voire à une seule personne, mais devient absurde quand on parle à leur propos d’empereur, tant cette chose, qu’il s’agisse d’imperator ou de princeps, est proprement romaine, et le reste jusqu’à une époque très récente, comme nous allons le voir.

    Il n’y a d’empereur que romain, qu’il soit unique, ou que plusieurs exercent la charge en principe à égalité, ce dont Marc Aurèle et Lucius Verus sont les premiers exemples. À la fin du IIIe siècle, Dioclétien veut faire de la collégialité une règle, avec partage territorial entre Occident et Orient, ce qui aboutit, après bien des complications et réunifications montrant que ce n’était pas forcément une idée géniale, à la scission définitive en 395 entre les deux parties de l’empire, chacune ayant son empereur. Il n’y a pourtant pas très longtemps deux empereurs, puisque celui d’Occident disparaît 81 ans plus tard. Il ne reste plus qu’un seul empereur, à Constantinople, qui prétend, probablement sans y croire vraiment lui-même, avoir autorité sur tout ce qui fut l’empire romain, les rois barbares qui se partagent sa partie occidentale s’efforçant de ne pas rire trop fort à ce sujet.

    II- Aventures médiévales de l’empire

    Cela change à la Noël de l’an 800, quand un de ces rois barbares, Charles qu’on a pris l’habitude d’appeler Charlemagne, qui a agrandi son royaume très largement, jusqu’à couvrir à peu près toute l’ancienne Gaule, le Nord de l’Italie, et à l’étendre au-delà du Rhin, se fait couronner empereur à Rome, par le pape Léon III. Il revendique ainsi l’héritage des empereurs d’Occident, dont il possède une partie de l’empire (sans l’Espagne, sans l’Afrique du Nord, sans ce qui était la Bretagne et est en train de devenir l’Angleterre). Ce couronnement n’a aucun effet concret : l’empereur de Constantinople n’en est pas heureux, mais ne le dit pas trop, faute de moyen de s’y opposer, et Charles est avant comme après le maître du royaume dont il a hérité et qu’il a agrandi. Son seul fils survivant, Louis, en hérite, et du titre impérial, à sa mort en 814.

    On sait qu’à la mort de Louis, en 840, après s’être un peu tapé dessus, les trois fils qu’il avait laissés se partagent son héritage, lors du très fameux traité de Verdun de 843, géographiquement : l’Ouest à Charles, qu’on appelle peu aimablement le Chauve (mais que personne n’a eu l’idée de nommer Charlecalve), le centre à Lothaire, l’Est à Louis, qui tout trois sont rois. On sait moins que le titre impérial reste unique, et revient à l’aîné, Lothaire, avec une prééminence théorique sur ses deux frères (qui bien, sûr, ne veulent pas le savoir). Après la mort de celui-ci sans enfants, et bien des complications sur lesquelles nous passons, ce titre se fixe dans la partie Est, tandis qu’il y a à l’Ouest un roi de ce qui deviendra la France. Alors qu’à l’Ouest comme à l’Est on passe de la centralisation au moins théorique du royaume de Charlemagne à une fragmentation toujours plus poussée, les divisions administratives devenant (pour faire bref, et avec toutes les réserves utiles), des fiefs héréditaires, ce titre impérial échappe aux descendants de son rénovateur (dits carolingiens), puis devient électif avec des électeurs qui sont tous de la partie orientale.

    On ne rentrera pas dans les détails pour la suite, ce qui nous mènerait, à supposer que j’en sois capable, très loin. Un point est important, quand à notre quête de ce qu’est un empire : dans cette phase, c’est l’empereur, qui se veut l’héritier du modèle romain, qui crée l’empire, qui ne l’est donc pas, et est défini comme territorial par un processus long et assez complexe. Après bien des péripéties, le titre impérial se trouve attaché, en fait puis en droit, à la famille de Habsbourg, et, après le partage de l’héritage de Charles Quint au milieu du XVIe siècle, à ce qu’elle possède en Autriche et autour, avec une prééminence théorique sur le reste d’un Empire comprenant tout ce qui est à l’Est du royaume de France mais en Occident néanmoins, qui a peu d’effet pratiques et n’en a officiellement plus du tout à partir des traités de Westphalie de 1648. Pendant toute cette période, il n’y a qu’un empereur en Occident, qui devient progressivement un souverain comme les autres, et après la fin de l’empire d’Orient en 1453, reste le seul.

    III— Fantaisies du XIXe siècle

    Ce n’est qu’au XIXe siècle que se mettent à pousser partout empires et empereurs. Les Russes ont été des précurseurs, puisque c’est en 1721 que Pierre le Grand s’est fait nommer empereur de toutes les Russies. Mais il s’agissait alors d’une revendication de continuité avec les anciens empereurs romains d’Orient, qui faisait du tsar orthodoxe (le mot tsar ou czar, venait déjà de Caesar) leur successeur, et de Moscou la troisième Rome. C’est quand Napoléon Bonaparte se fait faire empereur des Français, en 1804, que ce mot change radicalement de sens. Dans le contexte de la révolution française où le goût pour les références antiques, pas toujours heureuses d’ailleurs, est fort, cela semble une mauvaise parodie de l’histoire romaine : après l’expulsion du dernier roi, la république (avec des consuls et un sénat, dans sa dernière version), à laquelle succède, parce que la monarchie est somme toute le seul régime raisonnable mais qu’on ne veut plus entendre parler de roi, un empereur. Cette référence romaine est évidente, mais il est difficile de savoir si ceux qui l’ont utilisée avaient conscience du côté hautement parodique de la chose, ou croyaient vraiment imiter sagement les Romains. Il n’y a, au départ, pas d’empire d’ailleurs, puisque Napoléon est « empereur des Français par la grâce de Dieu et les lois de la République ». On ne parle d’empire français que progressivement, la république s’effaçant discrètement (elle ne disparaît, par exemple, des monnaies qu’en 1809). Ça ne dure pas, mais ça n’en est pas moins la fin d’une conception millénaire de l’empereur et de l’Empire : par le traité de Presbourg, après Austerlitz, l’empereur (le vrai) accepte de n’être plus qu’empereur d’Autriche, ce qui ne fait qu’officialiser une situation déjà établie, mais a une forte portée symbolique, et ne sera pas remis en cause en 1815.

    Il est alors admis qu’un empereur est comme un roi, en plus chic, un empire comme un royaume, en plus grand. Quand le roi de Prusse achève d’annexer l’Allemagne, moins l’Autriche, il se fait empereur comme tout le monde, mais sans contester le titre impérial de son voisin. Il y a eu entre-temps un second empire français, qui a tenté sans succès d’engendrer un empire du Mexique. Il y avait depuis 1822, et il y a eu jusqu’en 1889,  un empereur et un empire du Brésil. On a aussi appelé empereurs des monarques non européens qu’on aurait pu tout aussi bien qualifier de rois. Les Anglais, qui ne pouvaient pas renoncer, quand même, à avoir des rois, s’en sont consolés en proclamant Victoria impératrice des Indes. Le dernier avatar de cette manie est le couronnement de Bokassa 1er empereur de Centrafrique en 1977, qui n’a convaincu que Giscard et Poniatowski, très provisoirement d’ailleurs : la mode était passée.

    Les choses s’étaient encore compliquées entre-temps dans la deuxième moitié du XIXe siècle avec la phase dite, largement à tort, d’expansion coloniale de certaines grandes puissances, où l’on vit apparaître, sous la IIIe république qui se glorifiait d’avoir abattu le Second empire (sans le faire exprès, mais c’est une autre histoire), un empire français, et d’autre part un britannique empire qui n’était pas, loin de là, limité aux Indes, sous une reine et sous son parlement. Ces paradoxes ne sont qu’apparents : il s’agissait là d’un retour au sens romain, premier, l’empire étant l’ensemble des autres peuples sur lesquels un peuple donné exerce sa domination (ce qui, même si tout le monde l’a oublié, n’a absolument rien à voir avec la colonisation).

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    En somme, il s’est développé, à partir des mots romains (sans lien direct entre eux, rappelons le) empire et empereur, deux sens très différents du mot empire, concurrents. Un empire peut être la domination d’un peuple, d’un État, éventuellement d’un individu ou d’une dynastie, sur un ensemble de peuples. Il peut aussi désigner un État dont le chef est un empereur. Il ne s’agit dans aucun de ces deux sens d’un régime politique. Au premier, le régime politique du dominant peut être de toute sorte, celui des dominés également (à ceci près qu’il n’est pas souverain). Au second, seul le titre distingue l’empire du royaume, de la principauté, du duché… : il s’agit normalement d’une monarchie comme les autres, qui peut tourner à la démocratie parlementaire, ou d’ailleurs à tout autre régime, si l’empereur règne sans gouverner comme le roi d’Angleterre par exemple. Si le premier type d’empire est presque par définition pluriethnique (mais avec un seul dominant), le second peut l’être ou ne pas l’être au même titre que n’importe quel État. Au premier sens, un empire n’est jamais fédéral, puisqu’il se définit par une domination unilatérale, au second il peut tout aussi bien l’être que ne pas l’être. Ce n’est évidemment pas l’héritage impérial qui fait l’actuel fédéralisme allemand (rappelons au passage qu’il est à l’origine une idée des Anglo-Saxons et des Français pour limiter la puissance allemande).

    À chacun de tirer de cela les conclusions sur l’ « Europe » qu’il voudra. Il semble qu’il vaut mieux le savoir avant de parler d’empire à tort et à travers.

    Bellegarde, mai 2019.

     

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