• Puisque certains parlent des tribuns de la plèbe

    Les Zinsoumis ne savent plus quoi inventer pour me donner des raisons de les détester. Voilà que pour justifier le délire Noli me tangere de leur Chef, ils s'en prennent à l'histoire romaine et invoquent la sacro-sainteté du tribun de la plèbe. Parfaitement absurde.

    Tentative de mise au point. J'essaie de faire simple et rapide.

    Préalable: l'ennuyeux est que la création des tribuns de la plèbe remonte à une période très haute de l'histoire romaine (Ve siècle avt notre ère), que nous ne connaissons que par des auteurs bien postérieurs, surtout d'époque augustéenne, qui eux-mêmes reconnaissent n'en pas savoir grand-chose faute de sources fiables. Nous savons assez bien ce qu'était un tribun de la plèbe à l'époque historique à proprement parler, pour laquelle nous avons des sources assez proches des faits (pas avant le IIIe siècle). À l'origine, c'était manifestement fort différent, mais nous n'avons qu'une version reconstruite de l'histoire, qui pose pas mal de problèmes. On s'en tiendra à cette version, pour faire vite et aussi parce que s'il est juste de noter qu'elle n'est pas fiable à cause d'un hiatus d'au moins trois cents ans, il est parfaitement idiot de prétendre décréter ce qu'est la vraie avec un hiatus de plus de deux mille ans. 

    Après l'expulsion du dernier roi, habituellement datée de 509, Rome est gouvernée par des magistrats annuels, les consuls, qui seraient élus par l'assemblée du peuple (c'est un souci), assisté par un sénat dont on est membre à vie. D'après la version officielle, les consuls comme les sénateurs sont exclusivement pris dans un groupe social très restreint, et totalement fermé, les patriciens, qui seraient les descendants des sénateurs du temps des rois, tous les autres citoyens, appelés plébéiens étant ainsi totalement exclus du pouvoir (Nombreux soucis. On voit mal comment c'est compatible avec le rôle attribué à l'assemblée du peuple, où les plébéiens ne peuvent être que largement majoritaires. Il y a, parmi les noms des premiers consuls, des noms incontestablement plébéiens).

    Très rapidement, les plébéiens protestent et menacent de quitter la cité (Toujours le même souci: ils sont l'immense majorité, et ne trouvent rien à faire que s'en aller). On cause, et finalement les consuls et le sénat leur concèdent la création d'une magistrature qui leur soit propre, le tribunat de la plèbe. Les tribuns qui sont deux au départ (nombre progressivement porté à dix, sans qu'on puisse dire si c'est pour renforcer le tribunat ou limiter le pouvoir de chacun) sont élus par la plèbe seule (ce qui arithmétiquement ne devrait pas changer grand-chose) en son sein (ce serait la différence essentielle), pour un an. Ils sont alors totalement extérieurs aux autres institutions de la cité. C'est un contre-pouvoir, avec des prérogatives très étendues, mais négatives: ils ont le droit de protéger tout plébéien contre les magistrats patriciens, ils ont surtout celui de s'opposer à toute loi proposée par eux, mais ne peuvent prendre aucune initiative. Ils sont, pendant leur année de tribunat, sacro-saints (on y arrive), c'est à dire que les patriciens n'ont pas le droit de s'en prendre à eux. C'est assez logique, vue leur fonction purement défensive. 

    Ça, c'était avant. Contrairement à ce que beaucoup de gens croient (on se demande bien pourquoi), la distinction entre patriciens et plébéiens n'a pratiquement plus de signification politique à l'époque historique, dès le IIIe siècle. Les plébéiens ont accès à toutes les magistratures et à presque toutes les prêtrises (toutes celles qui ont une importance politique). Le critère est la richesse, alors qu'il était avant (selon la version officielle en tout cas) la naissance. Le groupe dominant, la nobilitas (qu'il ne faut surtout pas confondre avec le patriciat) mêle plébéiens riches et patriciens, qui y sont sans doute minoritaires, ou le deviennent rapidement.

    Demeure cependant le tribunat de la plèbe (et l'édilité plébéienne créée ensuite) C'est un paradoxe du conservatisme roma

    in: alors qu'il n'y a plus de magistratures réservées aux patriciens, il en reste qui leur sont interdites. Mais elles sont intégrées au cursus, qui est progressivement formalisé. Le tribun de la plèbe doit avoir été questeur préalablement, il peut espérer ensuite devenir préteur puis consul. Il a désormais, comme les consuls et les préteurs, le droit de convoquer le sénat, et (avec des modalités un peu différentes) de proposer des lois au vote du peuple. Mais (toujours le conservatisme) il a aussi gardé ses anciennes prérogatives et sa sacro-sainteté, ce qui fait du tribunat un bon moyen pour qui veut mettre la pagaille. Mais seuls quelques uns des tribuns annuels en ont eu envie.

    Bien sûr, les tribuns sont désormais choisis dans la nobilitas. Le père des deux fameux Gracques avait été consul, son père et le père de son père également.

    Donc:

    1) Il est absurde de qualifier le tribun de représentant du peuple, d'abord parce qu'il n'y avait pas de notion de représentation du peuple. Il était à l'origine (selon la version officielle) le défenseur (sans représentation) d'une partie du peuple alors exclue du pouvoir. Il est ensuite devenu un des éléments du pouvoir.

    2) Il n'est pas, et n'a jamais été, le défenseur des gentils pauvres contre les méchants riches. À l'origine il est pris parmi les plébéiens riches que leur naissance exclut du pouvoir.

    3) Sa sacro-sainteté était à l'origine liée à son absence de pouvoir. Elle a perduré de façon anachronique. Mais elle ne durait que l'année de sa magistrature, et il n'était pas rééligible (Les Gracques ont essayé de changer ça: ça ne leur a pas réussi). Dans les premiers temps, il redevenait ensuite un citoyen comme les autres (sujet à des règlement de comptes, ce qui limitait sa sacro-sainteté pendant son année de charge). À l'époque historique, il était ensuite sénateur, sans sacro-sainteté. En faire l'ancêtre de l'immunité parlementaire est parfaitement absurde.

     

    Apparemment, Mélenchon l'intouchable voudrait faire courir sa sacro-sainteté depuis sa première élection au sénat en 86. S'il veut absolument une référence romaine, on peut penser à Auguste et à ses successeurs, qui ont pris la puissance tribunicienne, sacro-sainteté comprise, à vie. Ce fut la fin du rôle politique du tribunat de la plèbe qui n'a plus été qu'une étape mineure du cursus des sénateurs, dont avaient été dispensés les patriciens.

    [Précision annexe, qui explique aussi que les tribuns élus aient toujours été des riches: à Rome, les campagnes électorales n'étaient pas remboursées par les impôts des citoyens. Un candidat au tribunat qui aurait eu envie de faire sous-titrer et mettre sur internet ses discours par Sophia Chikirou aurait dû la payer de ses propres deniers, ce qui explique que fort peu l'aient apparemment fait]

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