• Voici la suite de ma modeste réflexion sur les nations, toujours sous forme de thèses, cette fois ci d’un point de vue historique à partir de quelques exemples. Les douze thèses préalables sont ici.

    13) L’utilisation du mot nation au sens où nous l’entendons est très récente. Le mot latin natio, d’ailleurs relativement peu employé, a un sens beaucoup plus vague, pouvant désigner tout groupe à qui on attribue une origine commune, ayant étymologiquement rapport avec la naissance. Il a évolué progressivement, vraisemblablement pas avant l’époque dite moderne vers son sens actuel dans les langues modernes, qui date au plus tôt du XVIIIe siècle, plus sûrement du XIXe.

    Ce serait une erreur d’en conclure qu’on ne peut parler de nations au sens actuel auparavant. La réalité précède (presque) toujours le mot qui la désigne, et parfois de beaucoup. On ne peut s’interdire d’utiliser des mots récents pour désigner des réalités anciennes, si cela doit toujours être fait avec grande précaution.

    Une des difficultés, quand on cherche des nations au sens actuel aux époques antérieures vient de la confusion qui est faite aujourd’hui entre nation et peuple, à peu près systématiquement, et entre nation et patrie, très souvent. Dans l’Antiquité, quand on parle en latin de populusou en grec de δῆμος, cela implique et signifie l’existence d’institutions politiques. La patria  est la terre du peuple organisé politiquement, ainsi nommée parce qu’il la tient de ses pères. On parle aujourd’hui de peuple même sans institutions politiques, au même sens qu’on parle de nation. On peut parler aussi de peuples différents dans des institutions politiques communes, comme on l’a vu en Union soviétique ou en Yougoslavie (où la patrie était en revanche commune à tous, comme les institutions).

    14) Il est généralement admis qu’il n’y a pas de nations au sens actuel dans l’Antiquité. Mais si on évite cette confusion, on peut à bon droit y constater l’existence d’une nation grecque, au sens d’une communauté de culture fondée sur une communauté de destin, avec un fort sentiment d’appartenance commune lié à la langue, au sang, et, sinon à la terre habitée puisque les Grecs sont alors dispersés par la colonisation, à une terre d’origine reconnue comme telle, mais sans institutions politiques communes, avec une multitudes de peuples au sens antique et donc de patries.

    Les sources font également apparaître clairement, à partir au moins du premier siècle avant notre ère, l’existence d’une nation italienne, qui est très différente, ou du moins nous apparaît très différemment. Alors que la nation grecque est un fait dès le début de l’époque historique, dont nous ignorons tout de la façon dont il s’est établi, cette nation italienne est une construction à partir de Rome, par l’extension de son hégémonie sur la péninsule, à partir de populations très diverses dont le point commun est d’avoir subi cette hégémonie, puis d’avoir été intégrées dans la cité romaine après la guerre sociale, ou quelques décennies plus tard pour celles du Nord, dit Gaule cisalpine. Nous avons donc là un exemple antique de construction politique d’une nation. Il est remarquable que cette construction se soit bornée à l’Italie (moins, peut-être, les cités grecques de son Sud) : on ne voit aucun phénomène semblable à l’échelle de l’empire, malgré la généralisation de la citoyenneté romaine en 212, ni même dans sa partie occidentale où le latin devient assez rapidement la langue dominante.

    Ces deux nations sont les seules que nos sources, indigentes dès qu’il ne s’agit pas de Rome ou d’Athènes, nous permettent de caractériser. Il serait certes déraisonnable d’en conclure que c’étaient les seules. On peut aussi voir, d’après Flavius Josèphe et les évangiles, une nation juive. Le peu que nous en savons, principalement d’après César, puis d’après des sources très fragmentaires, rend probable l’existence d’une nation gauloise. Il est difficile de ne pas supposer qu’il y en avait beaucoup d’autres, que la faiblesse de nos sources nous empêche d’apercevoir. Il est par exemple impossible, faute de source autre que les Romains qui appelaient Germains tout ce qui était au-delà du Rhin, de savoir s’il y a eu alors, au-delà des différents peuples cités, une forme de conscience commune permettant de parler de nation, et dans quelles limites.

    15) On ne peut sérieusement nier la continuité de la nation italienne depuis le début de notre ère, par la langue, par la permanence d’une civilisation urbaine, par un sentiment constant d’appartenance commune. Elle est le cas intéressant d’une nation qui a résulté d’une construction politique, a persisté pendant des siècles une fois cette construction disparue, et n’a trouvé un État qu’au XIXe siècle.

    Le cas de la Grèce est beaucoup moins simple, malgré la persistance de la langue. On peut soutenir qu’il y a continuité entre la nation antique et la nation moderne qui s’est émancipée de la domination turque, comme voir là une reconstruction idéologique a posteriori

    16) Il est en revanche tout à fait évident que la nation française telle qu’elle existe aujourd’hui ne peut revendiquer aucune continuité avec une éventuelle nation gauloise, qu’il ne peut y avoir là qu’un fantasme ridicule, assez récent, auquel plus personne ne croyait, si personne y avait jamais vraiment cru jusqu’à ce que le règne actuel de l’ignorance et de la sottise lui permît de refaire surface.

    La France est une construction politique, presque exclusivement par les rois capétiens, principalement au cours du Moyen-Âge, liée à la construction d’un État et à son expansion territoriale. Il serait totalement vain (mais ça vaut pour toutes les nations) de chercher à donner une date précise de son apparition en tant que nation. Le point de départ est clairement le partage de Verdun, en 843, entre les trois fils de Louis le Pieux de l’héritage de leur père, et il est tout aussi clair qu’il n’y a pas alors de nation française dans ce découpage arbitraire. Il est également évident qu’il y en a une sous Philippe le Bel, qui résiste ensuite à l’épreuve de la guerre de cent ans, puis des guerres de religion, et s’étend vers l’Est, de façon certes non continue, avec des pertes au Nord, dont certaines ont été retrouvées ensuite, d’autres pas.

    On ne peut cependant que constater qu’à l’issue d’une construction sur un millénaire, la France a approximativement retrouvé les frontières de l’ancienne Gaule, avec un peu moins au Nord, en plus une partie des Alpes et la Corse (avec un problème connu), et qu’il est difficile d’attribuer cela au hasard. Il ne s’agit évidemment pas d’une persistance du sang gaulois, ni certes d’une langue ou d’une culture gauloise. On peut voir là en revanche l’importance du sol, qu’on retrouve d’ailleurs pour la Grèce et pour l’Italie (d’une façon différente puisque dans le deuxième cas au moins, la continuité nationale est indéniable. Mais la géographie a certainement contribué à cette continuité, comme elle a contribué à la construction politique de cette nation dans l’Antiquité). Il est d’ailleurs significatif que la seule limite de l’ancienne Gaule qu’elle n’ait pas retrouvée, celle du Rhin, soit la moins marquée géographiquement, beaucoup moins que les mers, les Alpes et les Pyrénées.

    17) Le cas de l’Allemagne est radicalement différent. Il est à peu près certain que le fantasme d’une continuité avec une hypothétique nation germaine antique (que rien, comme on l’a vu, dans nos sources ne permet d’apercevoir, ce qui n’exclut pas bien sûr qu’elle ait eu une existence, mais ne le prouve certes pas) soit le symétrique du fantasme gaulois des Français, à cette différence près qu’il y est beaucoup plus fort et a eu un rôle historique beaucoup plus important. Tout commence donc vraisemblablement, là aussi, avec le partage de Verdun, mais la suite n’est pas du tout la même.

    Il est clair qu’en France la construction politique par les rois capétiens a créé la conscience nationale, qui a persisté après ceux-ci. Il est tout aussi clair qu’en Allemagne, c’est l’existence d’une conscience nationale qui a permis, beaucoup plus tardivement, une construction politique par la monarchie prussienne, qui lui a survécu.

    Leurs situations étaient pourtant très semblables vers l’an mille, à l’issue du processus engagé (bien involontairement) par le partage de Verdun. Des deux côtés, à l’Ouest comme à l’Est, on avait, par une inversion spectaculaire de la situation sous les premiers rois carolingiens, de grands fiefs devenus héréditaires, et deux monarchies devenues électives, l’une royale, l’autre impériale, le titre impérial s’étant fixé à l’Est après bien des aventures. Les rois capétiens ont imposé l’hérédité de leur monarchie et soumis ou absorbé les grands fiefs, tandis que l’empire institutionnalisait son caractère électif avec la liste des sept électeurs, source d’instabilité, et que les fiefs tendaient à une indépendance de fait, finalement officialisée par les traités de Westphalie au milieu du XVIIe siècle. L’empire n’est devenu héréditaire au profit des Habsbourg que quand l’empereur n’a plus eu qu’un rôle symbolique hors de ses possessions propres.

    Pourtant, vers l’an mille, la position de l’empereur ottonien paraît relativement plus solide, tant dynastiquement que dans ses rapports avec les grands fiefs, que celle du roi capétien. S’il y a des deux côtés une grande diversité de cultures, de langues, de mœurs, elle semble plus importante à l’Ouest, marqué par la culture latine à laquelle s’est superposée de façon très variable selon les régions celle des envahisseurs barbares, qu’à l’Est, où l’élément germanique est dominant partout. Pour tenter d’expliquer l’évolution ultérieure, il faut bien sûr faire la part des personnalités, des circonstances, des hasards (et d’abord l’ainsi nommé miracle capétien, qui a permis qu’onze rois de suite, d’Hugues à Philippe, de 996 à 1314, laissent à leur mort un fils pour leur succéder, ce qui est une improbabilité statistique majeure). Mais il n’en reste pas moins, d’origine, une différence fondamentale, géographique : tandis que la France a eu, avant d’être une nation, et avant d’être France, un territoire clairement délimité, sauf au Nord-Est, à l’intérieur duquel s’est construite politiquement la nation, l’Allemagne n’avait rien de tel, étant dans une vaste plaine où de nombreux peuples se croisaient ou cohabitaient. Cela explique largement qu’elle ait cherché sa définition dans la langue et dans le sang, fort peu dans la terre, et que cette définition ait précédé son organisation politique. On note au passage que, si toute définition de la nation française par la continuité du sang ne peut être qu’une plaisanterie ou le fait d’un dangereux imbécile, tant elle est le résultat d’une superposition de populations, elle est beaucoup plus crédible, sans pouvoir être bien sûr absolue, pour l’Allemagne.

    Il est ainsi encore plus difficile de dater l’apparition et le développement d’une conscience nationale allemande au cours du Moyen-Âge et de l’époque moderne, s’il est absolument certain qu’elle n’a pas été créée par Guillaume et Bismarck au milieu du XIXe siècle, ni par Fichte cinquante ans plus tôt quand il fit appel à elle contre la domination française.

    Il aurait été possible que ceux des grands fiefs qui ont connu une longue période de stabilité développassent des consciences nationales propres. Le fait est que cela ne s’est pas produit. Là encore, la géographie semble plus déterminante que les aléas politiques. Les deux seules exceptions significatives avant le XIXe siècle tendent à le confirmer aux marges orientales et méridionales du territoire qui a donné l’Allemagne, la Suisse et les Pays-Bas qui ont construit des consciences nationales particulières dans des territoires clairement différents, le premier par son relief, le second par son ouverture maritime.

    Le cas de l’Autriche est plus récent, et très différent puisque son existence est due à une volonté politique négative. Les Autrichiens n’étaient pas, au milieu du XIXe siècle, moins allemands que les Saxons, les Prussiens ou les Bavarois. S’ils ont été écartés de l’unité allemande, c’est que les Hohenzollern de Prusse ont voulu la faire à leur profit exclusif, donc contre la maison de Habsbourg. Ça n’a pas créé une nation autrichienne. L’adhésion massive, quoi qu’on ait voulu parfois en dire par la suite, de la population à l’Anschluss de 1938, était largement l’effet d’un sentiment d’appartenance commune, à un moment où les problèmes dynastiques n’existaient plus.

    La séparation durable a été la conséquence du nazisme et, surtout, de la dénazification, et a permis aux Autrichiens de se placer parmi les victimes (les Allemands n’osent le faire que depuis peu). Elle semble aujourd’hui avoir créé une nation autrichienne distincte, mais il est un peu tôt pour juger de sa pérennité. (Certains, croyant à l’effet miraculeux des frontières politiques, avaient voulu croire, autour de 1980, à l’apparition d’une nation est-allemande distincte. On a rapidement vu ce qu’il en était).

    Inversement, de même que l’absence d’unité politique n’a pas empêché la constitution de la nation allemande, l’existence de principautés où cohabitaient des Allemands et d’autre nationalités, Slaves variés ou Hongrois, voire Italiens, n’a jamais conduit à des constructions nationales nouvelles. Le rapport entre Allemands et non Allemands a toujours été de dominants à dominés, bien perçu comme tel de part et d’autres. Le fantasme de l’empire multinational par lequel les Habsbourg ont tenté de se consoler de leur exclusion de l’unité allemande a fait long feu. Les nostalgiques qui en apparaissent périodiquement, même encore récemment, sont ceux à qui cela a échappé.

    19) L’Angleterre semble avoir les mêmes caractéristique que la France, et rien en commun avec l’Allemagne : construction politique par une royauté, sur une terre marquée par des invasions successives, mais clairement (encore plus) délimitée géographiquement. Le résultat est pourtant fort différent, puisque la nation écossaise, malgré des siècles de domination, n’a jamais été assimilée à l’anglaise, qui reste limitée à une partie de l’île. Il est clair que, malgré leur histoire et leur géographie, les Anglais donnent au sang une importance qui les rapproche plus tôt des Allemands.

    20) À partir de la fin du XVIIIe siècle, des nouvelles nations sont apparues par l’indépendance de colonies.

    La première a été ce qui s’est nommé les États-Unis d’Amérique, quand les colons anglais de treize colonies d’Amérique du Nord se sont soulevés contre leur pays d’origine. Les colonies espagnoles, et la colonie portugaise, le Brésil, d’Amérique, ont rapidement suivi le même chemin, D’autres colonies anglaises, Canada, Australie, Nouvelle-Zélande ont ensuite accédé à l’indépendance, sans violence, de façon plus progressive, mais avec le même résultat.

    Dans tous ces cas, il y a eu constitution de nations nouvelles, incontestablement distinctes de la nation métropolitaine, constitution dont l’indépendance a été soit la conséquence, soit une étape décisive. L’éloignement, un cadre géographique très différent, des conditions de vie très différentes, peut-être aussi des hiérarchies sociales différentes, peuvent expliquer ces séparations.

    Il y a cependant une différence remarquable entre les Anglo-Saxons, et les Hispaniques. Les nouvelles nations des premiers ont été, et restent, exclusivement coloniales, et ont été fondées, en même temps que par la séparation de la nation métropolitaine, sur l’élimination d’une large partie des indigènes, puis la ségrégation et la marginalisation des survivants (Le repentir de mode depuis peu n’y change rien, puisque qu’il pleure bruyamment les causes sans rien changer à leurs effets, au contraire).  En Amérique latine, au contraire, il y a eu finalement une fusion, relative certes, tardive certes, inégalitaire évidemment, qui n’en est pas moins un trait des nouvelles nations.

    Il y a une autre différence entre les USA seulement, et les colonies d’Amérique latine, dont les indépendances sont presque contemporaines, les premiers ayant été largement un modèle pourtant pour les secondes. Alors que les treize colonies anglaises qui se sont soulevées contre leur roi ont formé une seule nation, dont l’unité n’a été remise en cause, très brièvement, que par la guerre entre les États quatre-vingts ans plus tard, et qui s’est étendue vers l’Ouest et vers le Sud aux dépens des indigènes principalement, des colons espagnols et français accessoirement, les anciennes colonies espagnoles sont devenues des nations distinctes, dont toutes les tentatives d’unification totale ou partielle ont rapidement échoué. Il y a une différence de contexte au départ : les treize colonies ne pouvaient espérer faire plier leur roi qu’en s’unissant, tandis que le malheureux roi d’Espagne n’avait guère de moyens de s’opposer à l’indépendance des siennes. Cette différence ne suffit cependant pas à expliquer la pérennité, de part et d’autre, de la situation ainsi créée. On peut parler aussi de géographie, d’un côté une bande côtière continue, de l’autre un relief assez cloisonné. On peut aussi envisager un rapport différent au sol et au sang, issu des différences entre les métropoles. Rien de tout cela n’est pleinement satisfaisant, mais le fait est là.

    21) D’autres sont apparues beaucoup plus récemment, par décolonisation, ce qui, on ne devrait pas avoir besoin de le rappeler même si certains poussent le mensonge fort loin à ce sujet, n’est pas du tout la même chose. Il ne s’agit pas ici de colons qui rejettent leur métropole, mais d’indigènes qui chassent les colons. On ne parlera pas ici d’Asie, où il s’est agi presque toujours d’anciennes entités politiques retrouvant leur souveraineté (Il faudrait parler du sort fait dans ce cadre à certaines minorités, bien sûr, mais ça supposerait une compétence que je n’ai pas). En Afrique noire, en revanche, il est incontestablement apparu de nouveaux États, dans ce qu’il est convenu d’appeler « les frontières artificielles nées de la colonisation », lesquelles n’en ont pas moins, près de soixante ans après les indépendances, une efficacité certaine. C’est un fait que des États ont pu se constituer et survivre dans ces frontières là, qui semblent aujourd’hui pour la plupart appuyés sur des consciences nationales, même s’il est sans doute trop tôt pour affirmer leur pérennité. De telles nations, si elles durent, auront été principalement le produit du processus de colonisation et de décolonisation, la communauté de culture et de destin forgée dans la domination subie puis la lutte contre cette domination. Leurs frontières sont celles entre les différents empires français et anglais surtout, belge, portugais et espagnol aussi, mais « galement celles entre les différentes entités administratives d’un même empire. On comprend fort bien que les différentes formes de domination, impliquant des modalités différentes d’émancipation, aient pu créer des cultures politiques distinctes. Il est plus remarquable encore que des frontières administratives internes, par exemple celles de l’AOF et de l’AEF, aient eu des effets presque aussi forts. On peut bien sûr invoquer d’autres explications, dans les circonstances des fondations de ces États, également, en amont, en observant que toutes ces frontières n’étaient pas aussi artificielles qu’il est de bon ton de le dire, que les fameuses « frontières tracées au cordeau » qui font les délices de nombreux cuistres n’existent presque qu’au milieu des déserts. Elles ne peuvent cependant rendre compte du caractère général du phénomène (Je ne vois qu’une seule exception, le Cameroun réunifié, et c’est encore sur la base d’une frontière coloniale préalable).

    22) Les pays arabes posent un problème très différent, bien antérieur à la colonisation, si celle-ci a bien sûr pesé sur elle et en a modifié partiellement les données. Il y a une indéniable concurrence entre la conscience assez forte d’une appartenance commune, et l’apparition de consciences nationales propres dans les différents États qui se sont construits au cours du XXe siècle, certains dans des limites anciennes, comme le Maroc et l’Égypte, d’autres dans des frontières dues à la domination coloniale, comme l’Algérie, la Syrie, l’Irak. La conscience arabe est née de la conquête à partir du VIIIe siècle et de l’assimilation via la conversion majoritaire à la religion musulmane (mais ne peut être réduite à celle-ci, puisque beaucoup de ceux à qui l’Islam s’est étendu ne se reconnaissent pas comme Arabes). Elle semble être restée inaboutie, de telle sorte que les Arabes sont trop proches pour former des nations distinctes, trop différents pour en être vraiment une seule. Il est certain que tous les obstacles mis délibérément par les puissances anciennement colniales, protectrices ou mandataires et les Etats-Unis à toutes les tentatives d’unité arabe ont contribué à leur échec. Il est clair qu’elles ne suffisent pas à l’expliquer. On pourrait parler du parti Baas, fondé sur cette idée, qui a finalement conquis le pouvoir d’État en Syrie et en Irak, ce qui a donné lieu à deux baasisme si hostile l’un à l’autre que celui de Syrie a bruyamment soutenu la destruction de l’Irak par les Anglo-Saxons et leurs laquais (avant d’en subir les conséquences).

    23) Enfin, on a parlé, dans le contexte de l’effondrement de l’URSS et des démocraties populaires qu’elle avait créées ou soutenues (au moins au départ) en Europe orientale et centrale, de « réveil des nations », marqué par l’apparition d’États censés correspondre à des nations dont on n’avait pas toujours soupçonné l’existence auparavant, qu’on nous a dit s’être libérées du « joug communiste ». On aurait dû être surpris, quand même, en observant que ces chantres du réveil de nations qu’ils auraient eu du mal à situer sur une carte étaient les mêmes qui prônaient la veille, et prônent toujours aujourd’hui, la mort des nations pour construire la belle Europe, dont l’affection pour les nationalismes ne concernait que l’au-delà de la ligne entre Stettin sur la Baltique et Trieste sur l’Adriatique.

    Il faut surtout remarquer que ni la Tchécoslovaquie, ni la Yougoslavie n’étaient des inventions de ces si méchants communistes, mais des créations des traités signés autour de Versailles en 1919, au nom du droit des nationalités, et avec apparemment l’assentiment des populations concernées. A fortiori, si les bolcheviques ont créé l’URSS, ils ne sont certes pas à l’origine de l’empire russe, dont elle n’a fait que reprendre ce qu’il restait en 1923 , avant de retrouver entre 1939 et 1945, à quelques détails près, en plus ou en moins ses frontières de 1914.

    Il est difficile de distinguer, parmi les nombreuses revendications nationales qui se sont exprimées dans ce contexte, encouragées voire inspirées de l’extérieur (Le cas extrême est celui des Monténégrins, qui ont découvert qu’ils n’avaient finalement rien de commun avec les Serbes quand on leur a fait comprendre que c’était le moyen d’échapper à l’anathème dont on avait frappé ceux-ci en les désignant comme les méchants de l’histoire), lesquelles ont une véritable légitimité historique, lesquelles relèvent de fantasmes intéressés nourris par des souvenirs anciens plus tribaux que nationaux. L’avenir le dira vraisemblablement.

     

     

    24) À partir de ces quelques exemples pris arbitrairement, parce qu’ils m’ont paru significatifs dans l’état de mes connaissances, on peut constater l’ancienneté de l’existence des nations, et vérifier la diversité des définitions de chacune dans le temps et dans l’espace.

    Il ne serait pas pour autant raisonnable de conclure qu’il y a eu des nations en tous lieux, en tous temps et que la nation est une forme naturelle, tout homme appartenant à l’une d’elle, parce que cela ne peut pas être prouvé dans bien des cas, et parce que dans presque tous les autres où on peut mener une étude de façon à peu près continue, il y a clairement des solutions de continuité, des vides entre des moments où des nations se dissolvent et ou d’autres apparaissent au même endroit.

    On constate aisément que des nations apparaissent à un moment de l’Histoire. Il faut donc, à moins de supposer un accroissement infini du nombre de nations, que d’autres disparaissent. Il est également clair que ces apparitions ne sont pas subites, mais le résultat d’un long processus, dont on peut éventuellement dater approximativement le début, et l’aboutissement. Il y a donc forcément un moment où il n’y a pas de communauté nationale définie. Qu’étaient les colons anglais d’Amérique du Nord entre le moment où ils ont cessé d’être à proprement parler des Anglais, et celui où il a été clair qu’ils formaient une nation nouvelle ? Si on admet qu’il y avait une nation gauloise à l’époque de la conquête romaine, et que la nation française s’est ensuite construite sur cette même terre à partir du traité de Verdun, sans continuité entre l’une et l’autre, qu’étaient les habitants de cette terre entre-temps ?  Ces questions, qu’on pourrait multiplier, n’ont pas de réponses simples.

    On pourrait néanmoins supposer que, si la nation n’est pas un fait naturel, la tendance des hommes à se regrouper en nations, avec plus ou moins de succès à plus ou moins long terme l’est. Mais il faudrait être certain que cette tendance a un caractère universel a priori, ce qui est loin d’être certain. Les exemples anciens que nous avons étudiés viennent tous du monde méditerranéen (pas, bien sûr, de l’«  Europe », ni de l’ « Occident », ces inventions absurdes), ou de son voisinage immédiat ayant subi son influence. Les nouvelles nations dont nous avons parlé, par colonisation réussie jusqu’à l’indépendance, ou par décolonisation, sont la projection d’un modèle venu de la puissance coloniale, soit par ses colons s’en détachant, soit par les dominés s’en libérant. Nous ne nous sommes pas encore demandé s’il était possible de parler de nations aux Amériques ou en Afrique noire avant la colonisation : la réponse semble devoir être la même que pour la Germanie du temps de l’empire romain, que rien dans nos sources ne prouve leur existence, mais que ça ne prouve pas leur absence. L’Extrême-Orient montre des choses vraisemblablement plus convaincantes, amis qui appellent certainement aussi des réserves. La question reste ouverte.

    Bellegarde, Mijoux, Bellegarde, été 2019.

     

    Pour commenter, c'est ici, sur Facebook.

     


  • Pour lire le début de cette publication:

    I- La cité structure politique fondamentale et II- Des cités inégales entre elles

    Pour en lire la suite:

    III- Les institutions des cités 2- et 3-

    III– Les institutions des cités

    L’empire romain est donc un ensemble de cités, dont chacune, en principe, se gouverne soi-même, avec ses propres institutions. Ces institutions sont très mal connues, presque uniquement par des inscriptions, très courtes à quelques rares exceptions près (ci-dessous, photo de la table III de l’exception la plus significative, la loi d’Irni, à laquelle nous allons incessamment venir[1]) . Elles montrent cependant, dans les grandes lignes, une tendance à une relative uniformisation  sur un modèle d’inspiration romaine et, dans les détails, la persistance de différences entre communautés qui excluent qu’on puisse tirer des conclusions générales de ce qu’on trouve dans l’une d’elle.

    Toutes les institutions civiques que nous connaissons dans l’Antiquité s’articulent autour de trois éléments : une assemblée du peuple, un conseil restreint, des magistrats chargés de fonctions spécifiques. De la composition de ces instances et de leurs compétences se déduisait la nature du régime selon les catégories grecques. Celles de Rome ont ces trois composantes : l’assemblée du peuple, les comices, le conseil restreint, le sénat, les magistrats spécialisés. Elles présentent un certain nombre de particularités, qui caractérisent un modèle institutionnel romain. Les magistratures, annuelles et électives, sont clairement hiérarchisées et forment une carrière, dont on doit, sauf exception, suivre tous les échelons avant d’atteindre la plus importante, le consulat. L’assemblée du peuple, qui élit les magistrats et adopte les lois, vote non par tête, mais par unités de vote, soit des centuries où les citoyens sont répartis en fonction de leur fortune, soit des tribus, au départ géographiques : ce système donne plus de poids à certains votes qu’à d’autres, surtout dans les comices centuriates, ceux qui élisent les magistrats supérieurs, où la première classe, formée des citoyens les plus riches, détient à elle seule la majorité. Le sénat est formé des anciens magistrats, qui en sont membres à vie, ce qui en fait l’élément le plus stable de ces institutions et, logiquement, celui qui domine tant qu’elles fonctionnent normalement. Enfin, si les magistratures qui y donnent accès sont électives elles sont aussi, de fait, héréditaires : sont presque toujours désignés des citoyens ayant eu des ancêtres magistrats (ce qui caractérise la nobilitas). Le sénat est donc formé de membres de quelques dizaines de familles, ce qui définit le système romain comme essentiellement oligarchique, malgré les efforts du Grec Polybe, puis de Cicéron, pour prouver qu’il se caractérise par un remarquable équilibre entre les trois types grecs, démocratie, oligarchie et monarchie.

    Les colonies fondées par Rome reçoivent naturellement des institutions sur ce modèle : des magistratures annuelles, hiérarchisées, pourvues par élection par l’assemblée du peuple, un conseil restreint, permanent, qui détient la plus grande part du pouvoir. Il ne s’agit cependant pas de reproduction exacte des institutions romaines, mais d’une version simplifiée.

    Les municipes offrent une situation plus complexe. Il s’agit en principe de cités ayant déjà leurs institutions propres au moment où elles reçoivent ce statut. Si nous cherchons, à nouveau, un modèle en Italie, nous observons deux cas bien différents. Les premiers municipes, créés avant les guerres puniques, semblent avoir conservé leurs institutions antérieures ou, du moins, en ont chacun des particulières : ainsi nous savons qu’Arpinum, la patrie de Cicéron , avait pour magistrats supérieurs trois édiles, alors que Larinum avait à sa tête un dictateur. Les noms sont romains, mais les fonctions sont différentes : à Rome, les édiles étaient des magistrats inférieurs, la dictature une magistrature exceptionnelle. En revanche, il semble que tous les municipes créés après la guerre sociale aient reçu les mêmes institutions : on trouve partout un conseil restreint, l’ordre des décurions, et les mêmes magistrats, des questeurs, des quattuorvirs aedilicia potestateet des quattuorvirsiure dicundo, tandis que rien n’était changé dans les anciens municipes.

    On trouve ces deux cas dans les provinces. En Espagne, les municipes de droit latin ont des institutions de type romain (on y reviendra). Mais quand Lepcis Magna, en Afrique, devient municipe, ses magistrats supérieurs continuent de porter le titre punique de suffète (nous en reparlerons) : nous n’avons pas d’exemple analogue sur la rive Nord de la Méditerranée, mais il est probable qu’il y en ait eu. Les colonies de promotion posent le même genre de problème.

    On constate cependant une tendance à l’uniformisation, qui concerne les cités pérégrines comme celles qui sont promues, en Espagne comme en Gaule et dans tout l’Occident, à la seule exception des cités d’origine grecque, qui conservent leur langue et leurs institutions. Partout ailleurs, quand nous avons des inscriptions, elles nous font apercevoir des instituions qui semblent de type romain, tel que nous venons de le définir. Il y a donc eu incontestablement transformation des organisations politiques des peuples conquis, hors les Grecs, qui les a conduites à converger. Nous n’en savons pas plus sur ce processus, ni sur son rythme, ni sur ses motivations. On ne peut dire quel y a été le rôle du pouvoir romain, quelle la part de l’initiative des indigènes soucieux d’imiter le modèle du vainqueur. Il est probable que les autorités romaines préféraient avoir affaire à des institutions d’un type qu’elles connaissaient, et n’ont donc rien fait pour s’opposer à cette évolution. L’ont-elles favorisée, voire imposée ? Rien ne l’indique, mais rien ne prouve le contraire. Comme beaucoup de phénomènes dits de romanisation, celui-là peut tout aussi bien être interprété comme signe de la brutalité des Romains imposant leurs cadres politiques aux indigènes soumis que comme preuve de la volonté de ces indigènes de se « romaniser ». Nous n’en savons pas plus sur le rythme de ce processus : les inscriptions latines conservées poussent à conclure à une généralisation rapide, mais il faut tenir compte que l’usage de l’affichage public, et d’ailleurs celui de la langue latine, sont aussi des traits de romanisation : on peut donc supposer que les institutions non romanisées laissaient moins ou pas de traces, et que certaines sont pu subsister longtemps après la conquête sans que nos sources les mentionnent.

    1- L’exemple d’Irni

    Les seules institutions locales sur lesquelles nous pouvons avoir plus que des impressions sont celles du municipe flavien d’Irni. On a en effet retrouvé, grâce à un détecteur de métaux, en 1981 à proximité d’El Saucejo au Sud de l’Espagne, six tablettes de bronze portant des passages de sa loi de fondation[2], quatre dont les textes se suivent dont la dernière porte manifestement la fin du texte, deux isolées. Ce texte est clairement divisé en rubriques, soixante-quatre sur les six tablettes, qui ne sont pas numérotées. On a pu le comparer avec deux inscriptions déjà connues trouvées dans la même région au milieu du XIXe siècle, l’une de Malaca (aujourd’hui Malaga), l’autre de Salpensa (Utrera), et constater que le texte de la seconde correspondait exactement, hors le nom du municipe, à celui de neuf des treize rubriques d’une des tablettes isolées d’Irni, et que, sur les dix-neuf rubriques de celui de la première, les dix dernières étaient communes avec le texte de la première des quatre tablettes se suivant d’Irni. À Salpensa et Malaca, les rubriques sont heureusement numérotées, de XXI à XXIX, et de LI à LXIX, ce qui permet de restituer une numérotation à Irni, de XIX à XXIX pour la tablette correspondant à Salpensa, de LIX à XCVII pour celle correspondant à Malaca et les trois qui la suivent. Cela permet aussi de conclure que la loi d’Irni avait quatre-vingt dix-sept rubriques au total et de supposer sans grand risque d’erreur qu’il y a avait au total dix tablettes, dont nous avons les quatre dernières, la troisième, la dernière, qui n’a aucune correspondance ailleurs (et dont les rubriques, ne pouvant être numérotées, sont désignées par des lettres de A à L par les éditeurs) étant, par élimination, la cinquième puisqu’elle n’est manifestement pas la première. Nous avons donc, avec les soixante-quatre rubriques d’Irni, qu’on peut compléter par les neuf connues à Malaca seulement, dont il n’y a pas de raison sérieuses de supposer qu’elles n’y étaient pas semblables, à peu près les trois quarts du texte de la loi. D’autres fragments, moins importants, ont été retrouvés en divers endroits de la même région (Ostippo, aujourd’hui Estepa, un municipium Villonensis près de Séville dont nous ne savons rien de plus, pas même le nom sur lequel était formé cet adjectif, qui peut être Villo, Villonum, Villona, et plusieurs ne comportant aucun nom de municipe), qui n’apportent rien de plus, mais confirment qu’il s’agit d’une loi type ayant servi pour de nombreux municipes espagnols[3].

    Le texte est clairement daté par de nombreuses mentions du prince, Domitien, qui succède en 81 à son frère Titus, qui lui-même venait de remplacer leur père Vespasien. La rubrique XCVII, la dernière, donne une date plus précise, le quatrième jour avant les ides d’avril de l’année du consulat de Manlius Acilius Glabrio et de Marcus Ulpius Traianus (le futur prince), soit 91, mais cette rubrique est clairement un ajout, après la sanction de la loi (XCVI), une réponse de Domitien à une demande de précision sur le cas des affranchis qui lui avait été adressée. Le reste de la loi est donc antérieur, probablement très peu puisque cette réponse est apparemment parvenue avant qu’elle fût gravée, ce qu’ordonnait la rubrique XCV, la dernière avant la sanction.

    de lege in aes incidenda / qui IIvir{i} in eo municipio iure d(icundo) p(raeerit) facito uti haec lex primo quo/que tempore in eas incidatur et in loco celeberrimo eius mu/nucipii figatur ita ut d(e) p(lano) r(ecte) [l(egi) p(ossit)](De la gravure de cette loi sur bronze. Que celui qui sera duumvir iure dicundo dans ce municipe fasse que cette loi, le plus vite possible, soit gravée sur bronze et affichée dans un endroit très fréquenté de ce municipe de telle sorte qu’on puisse la lire correctement à plat)

    Le municipe a logiquement l’épithète de flauium, du nomendu prince, Flavius, comme une colonie fondée par un Iulius était iulia. Il est qualifié plusieurs fois de latin, avec plusieurs rubriques traitant des conséquences de ce droit quant à l’accès de certains à la citoyenneté romaine. On ne peut que lier ces fondations de municipes latins en Espagne à ce que nous dit Pline de l’octroi du droit latin à celle-ci par Vespasien. Elles en sont certainement l’application, avec un délai d’une bonne dizaine d’années. 

    Le texte de la troisième table, la première conservée donc, contient essentiellement la fin d’une partie consacrée aux pouvoirs des magistrats (XIX à XXIX)[4], dont nous ignorons si c’était la première, ou s’il y avait d’abord des considérations générales qui nous auraient été précieuses pour comprendre la nature et la portée du texte. On passe ensuite en effet à l’ordre des décurions avec les rubriques XXX et XXXI, les dernières de cette troisième table, partie qui se poursuivait sur la quatrième, que nous n’avons pas, puisque toutes les rubriques de la cinquième lui sont consacrées.  Les rubriques connues uniquement par la version de Malaca, et le début de la septième table, traitent de l’élection des magistrats (LI à LIX). La suite est formée de prescriptions d’ordre financier ou judiciaire, ou sur les spectacles et cérémonies religieuses, très détaillées sur des points très précis dans lesquels nous n’entrerons pas ici (LX à XCII) avant des clauses plus générales pour finir, la sanction et la lettre de Domitien déjà citée.

    On ne peut sérieusement assimiler aux constitutions de nos États modernes cette loi, qui mêle dans un ordre apparemment approximatif des prescriptions très variées, certaines d’ordre général, d’autres d’une précision remarquable. Elle permet néanmoins, malgré ses lacunes, d’avoir une vision assez satisfaisante du fonctionnement des institutions du municipe flavien d’Irni.

    À sa tête, on trouve trois collèges de deux magistrats, tous annuels : dans l’ordre d’importance, les questeurs, les édiles, et les duumvirs iure dicundo, chargés de dire le droit. On reprend donc pour les magistrats inférieurs les vieux titres romains, tandis que le collège supérieur est nommé, comme cela s’est fait à Rome pour les titres plus récents ou exceptionnels, d’après son effectif et sa fonction : le mot uir, homme, précédé d’un nombre n’indiquant que le premier point[5], c’est son complément qui est l’essentiel. Dire le droit est à Rome un des aspects civils des fonctions des magistrats supérieurs, en particulier les préteurs.

    Ces magistratures sont, conformément au modèle romain, collégiales et hiérarchisées : cela est clairement formulé par la rubrique XXVII sur l’intercessio, le droit pour un magistrat d’annuler la décision d’un autre. Il s’exerce d’une part à l’intérieur de chacun des trois collèges, un magistrat ne pouvant agir s’il subit l’opposition de son collègue, d’autre part de supérieur à inférieur : un édile peut s’opposer aux questeurs, un duumvir à tous les autres magistrats.

    Les deux premières rubriques conservées décrivent en détail les fonctions des édiles puis des questeurs, qui correspondent à ce qu’étaient à l’origine celles de leurs homonymes romains : les premiers sont chargés des bâtiments et de l’ordre public, comprenant le jugement des affaires de peu d’importance, les seconds de la gestion des finances de la communauté. La ou les rubriques sur les duumvirs, qui se trouvaient certainement juste avant, manquent, mais la suite du texte nous apprend qu’ils étaient compétents pour les questions de justice trop importantes pour les édiles, comme l’indique leur titre, mais que leurs fonctions étaient beaucoup plus vastes : ils y apparaissent beaucoup plus fréquemment que les autres magistrats, et le plus souvent comme étant à l’initiative quand il y a des décisions à prendre.

    Signe de cette importance, la présence d’un duumvir au moins est indispensable puisque la loi prévoit, au cas où tous les deux devraient s’absenter, la nomination d’un praefectus iure dicundopour exercer leur fonction. Une autre rubrique prévoit de nommer un tel préfet pour l’année entière quand le duumvirat est décerné au prince, façon de lui montrer l’attachement de la communauté qui n’impliquait pas bien sûr qu’il exerçât effectivement la fonction.

    Si les magistrats ont l’initiative, la décision appartient à chaque fois à ceux que la loi appelle decuriones conscriptiue, les décurions ou conscrits, qui sont donc l’élément principal des institutions. La formule est surprenante : nous avons vu que l’ordo decurionumétait dans les colonies et dans les communautés ayant suivi ce modèle l’équivalent local du sénat romain. Conscripti, de scribere, écrire, et cum, qui désigne une action accomplie ou subie ensemble, signifie littéralement dont les noms sont inscrits sur la même liste. On sait qu’à Rome les sénateurs sont appelés patres conscriptiet que, selon la tradition, on distinguait à l’origine entre les patres, descendants des sénateurs de Romulus, et les conscripti, ajoutés postérieurement. À Irni, la formule peut signifier  qu’il y a des décurions et des conscriptisiégeant ensemble, comme les patreset les conscriptide la Rome archaïque. Mais rien dans le texte conservé ne pose une telle distinction : on attendrait d’ailleurs dans ce cas plutôt décurions et conscrits que décurions ou conscrits. Il est donc plus vraisemblable que cette alternative dans un texte écrit pour de nombreuses communautés signifie que toutes ne désignent pas leur conseil par la même appellation, et qu’on ne leur impose pas une uniformisation : elles auraient le choix entre décurions et conscrits, à moins que le second soit un terme général pour évoquer toute assemblée ayant la fonction de l’ordre des décurions avec un autre titre. On trouve également deux fois, au début du texte conservé senatores decuriones conscriptiue(XXI, quand il est question d’octroi de la citoyenneté romaine, XXIX). Il semble s’agir de la situation antérieure à l’entrée en vigueur de la loi : cela pourrait donc signifier que, dans certaines des communautés alors pérégrines concernées par celle-ci, les membres du conseil avaient le titre de sénateurs, mais qu’ils n’ont pu le conserver dans le cadre d’un municipe latin, d’où son absence dans la suite.

    Ces décurions ou conscrits sont réunis par un des duumvirs, comme le sénat à Rome l’est par un magistrat supérieur, consul ou préteur. Ils expriment leurs décisions par des décrets. Si nous les voyons intervenir constamment dans le texte de la loi, nous n’avons jamais de description de leurs compétences comparable à celles que nous avons trouvées pour les édiles et les questeurs, soit qu’elle ait été dans un passage perdu, sur la première tablette ou, plus vraisemblablement, la troisième, soit qu’il n’y en ait pas eu.

    La loi nous apprend en revanche leur nombre, 63, et précise qu’il s’agissait de l’effectif de l’assemblée correspondant dans les institutions antérieures[6]. Nous n’avons à ce jour aucun fragment trouvé ailleurs comportant cette rubrique, qui nous permettrait de savoir si ce nombre était le même pour tous les municipes concernés par la loi, ou s’il s’agit d’un point qui variait pour chacun, même si la référence à une situation antérieure plaide bien sûr pour la deuxième possibilité. Comme nous n’avons pas la moindre idée de ce qu’était la population totale d’Irni, nous ne pouvons guère tirer de conclusions de ce chiffre.

    Pour que les délibérations de cette assemblée soient valables, on exige la présence, selon les cas des deux tiers ou des trois quarts de ces 63 membres. Dans certains cas, la majorité requise est des deux tiers ou des trois quarts des présents.

    Comme au sénat de Rome, il existe une hiérarchie entre ses membres, qui détermine l’ordre dans lequel ils sont appelés à donner leur avis (B) : elle est établie d’abord en fonction des magistratures exercées, ensuite du nombre d’enfants légitimes[7], enfin de l’ancienneté de la magistrature la plus haute.

    La rubrique XXXI indiquait comment on complétait l’assemblée lorsqu’elle avait moins de 63 membres, au maximum une fois par an, en pratique sans doute presque tous les ans. Les tablettes d’Irni ne nous en ont malheureusement conservé que le début : un duumvir doit alors convoquer l’assemblée pour pourvoir les sièges vacants. Il s’agit donc d’une forme de cooptation, mais nous ne savons rien de ses modalités, ni de ses critères. S’agit-il d’élection, ou de ratification d’une liste proposée par le magistrat qui préside ? En tout cas, nous sommes ici loin du modèle romain, l’ancien où le sénat était complété tous les cinq ans par des magistrats particuliers, les censeurs, ou le contemporain de Domitien où les anciens questeurs y étaient automatiquement intégrés et où le prince complétait éventuellement l’effectif. Nous ne savons pas non plus si les nouveaux membres étaient systématiquement mis au rang le plus bas s’ils n’avaient pas exercé de magistrature ou si, comme cela est attesté ailleurs, on pouvait leur accorder un rang supérieur avec dispense d’exercice de la magistrature.

    Ce sont donc ces decuriones conscriptiue, recrutés par cooptation, ce qui laisse sans aucun doute une large part à l’hérédité, qui, à toutes les rubriques qui évoquent une décision à prendre, en sont chargés. Le rôle des magistrats est d’exécuter la décision et, pour ce qui est des duumvirs, de convoquer l’assemblée qui doit la prendre. Il ne reste apparemment plus grand-chose à l’assemblée du peuple. Le seul moment où elle apparaît dans les rubriques qui nous sont parvenues est l’élection des magistrats qui, conformément à l’usage romain, lui revient. Comme à Rome également, les suffrages ne sont pas décomptés par tête, mais par unité de vote. Les municipes[8]sont répartis en curies : sont élus les candidats qui arrivent en tête dans la majorité de celles-ci. Ce nom, curie, est, selon la tradition, celui de la division la plus ancienne du peuple romain, antérieure aux centuries et aux tribus qui élisent respectivement les magistrats supérieurs et inférieurs. Fort malheureusement, la rubrique (L, la lettre, pas le chiffre romain) qui indiquait comment elle devait être formées ne fait que commencer en bas de la cinquième table

    ut IIvir(i) iure [dicu]ndo curias d(um)t(axat) XI constituant IIviri iur[e] dicund[o] qui primum in municipio Flavio Irni/tano [erunt] di[eb]us LXXXX proximis quibus ha(e)c lege in [id] mun[icipi]um [pe]rlata erit curanto uti arbitratu mai{i}o/ris part[i]s dec[ur]ionum cum duae partes non minus decurionum ad[er]unt curiae constituantur dum ne amplius (que les duumvirs iure dicundoconstituent onze curies au maximum). Ceux qui seront les premiers Duumvirs iure dicundodans le municipe flavien d’Irni, s’occuperont dans les 90 jours qui suivront l’application de la loi dans ce municipe, de constituer des curies, selon la décision de la majorité des décurions, les deux tiers étant présents, pourvu que pas plus que)

    et nous apprend seulement que les municipesdevaient être répartis en curies par les premiers Duumvirs, sur instructions des décurions. La suite, avec probablement les critères de cette répartition, et peut-être la procédure pour la faire évoluer ensuite, était en haut de la sixième table, que nous n’avons pas. Nous ne savons donc pas, et ne saurons qu’en cas de nouvelle découverte, si les curies classaient les municipesselon leur fortune, comme à Rome les centuries, ou géographiquement, comme les tribus à leur origine (et les curies jadis selon la tradition), voire sur un autre critère encore, si l’appartenance à une curie était héréditaire ou sujette à révisions. Nous ignorons même leur nombre puisque, si on a raison de développer le dt du titre en dumtaxat, et de le traduire ainsi, onze était un maximum, ce nombre étant laissé au choix des décurions (c’est probablement de cela qu’il s’agissait après le dum ne amplius final). Dans les rubriques sur les élections, il est question de la majorité des curies, jamais de leur nombre.

    Il nous est difficile de mesurer l’importance de ce pouvoir accordé au peuple. Il semble a prioriconsidérable, puisque ces élections décident des promotions dans le groupe dirigeant, et à l’intérieur du groupe dirigeant et, de plus, permettent d’attribuer la citoyenneté romaine. Mais il faudrait savoir, pour l’apprécier, entre quels candidats il s’agissait de choisir. Le fragment de Malacca qui nous permet de connaître les modalités de ces élections commence avec la rubrique LI, qui indique ce qu’il faut faire s’il n’y a pas assez de candidat. Nous manque donc celle sur le dépôt des candidatures. Il est cependant question de conditions à la rubrique LIV

    Qui comitia habere debebit, is primum IIvir(os) qui iure dicundo praesint ex eo genere ingenuorum hominum, de quo h(ac) l(ege) cau|tum conprehensumque est, deinde proximo quoque tempore aediles, item quaesto|res ex eo genere ingenuorum hominum, de quo h(ac) l(ege) cautum conprehensumque est, creandos curato ; dum ne cuiius comitis rationem habeat, qui IIviratum petet, qui minor annorum XXV erit, quive intra quinquennium in eo honore fuerint ; item qui aedilitatem questuramve petet, qui minor quam annor(um) XXV erit, quique in earum qua causa erit, propter quam, si c(ivis) R(omanus) esset, in numero decurionum conscriptorumve eum esse non liceret(Celui qui devra tenir les comices, qu’il s’occupe de créer les Duumvirs chargés de dire le droit à partir de cette catégorie d’hommes nés libres tel que cette loi le prévoit, ensuite immédiatement après les édiles, puis les questeurs à partir de cette catégorie d’hommes nés libres tel que cette loi le prévoit, pourvu que les comices ne tiennent pas compte de tout candidat au duumvirat qui aurait moins de vingt-cinq ans, ou qui aurait déjà exercé cette fonction dans les cinq ans, et de même de tout candidat à l’édilité ou à la questure qui aurait moins de vingt-cinq ans, ou qui serait dans une situation telle qu’elle l’empêcherait, s’il était citoyen romain, de faire partie des décurions ou conscripti.)

    Nous avons là deux conditions clairement formulées à l’éligibilité comme magistrat, et une troisième s’agissant du duumvirat seulement. La première est d’être né libre (ingenuus), ce qui exclut les affranchis (mais non leurs fils), ce qui n’a rien d’étonnant : on sait par de nombreuses autres sources que les affranchis avaient tous les droits des citoyens, hors celui d’être élu à une fonction publique, le fait d’avoir été esclave y rendant inapte. La seconde est une limite d’âge, vingt-cinq ans, la même qui était alors imposée à Rome pour exercer la première des magistratures, la questure. La loi limite enfin la possibilité d’être plusieurs fois élu duumvir, puisqu’il faut au moins cinq ans entre chaque élection. C’est tout à fait normal dans un système où cette itération était une exception, en principe un honneur exceptionnel (si ce n’était pas faute d’autre candidat possible bien sûr), la norme étant qu’on était magistrat un an, et se satisfaisait ensuite de l’avoir été. Cette condition ne concerne que le duumvirat non parce qu’il était permis d’être réélu sans condition à la questure ou à l’édilité, mais parce qu’elle était la seule magistrature pour laquelle le problème se posât : après une magistrature inférieure, on aspirait à la supérieure, non à être réélu à celle qu’on avait déjà géré.

    Tout cela est très clair. Mais il est impensable que ç’aient été les seules conditions à la recevabilité d’une candidature. Ces conditions sont d’ailleurs encadrées de deux formules énigmatiques, particulièrement la seconde, quique in earum qua causa erit, propter quam, si c(ivis) R(omanus) esset, in numero decurionum conscriptorumve eum esse non liceret. Elle semble indiquer qu’il y avait en droit romain des restrictions interdisant à certains citoyens d’être décurions de leur municipe, lesquelles ne s’appliquaient pas aux pérégrins, mais les empêchaient de devenir magistrats. C’est obscur, mais logique : un décurion pérégrin élu magistrat obtenant la citoyenneté romaine, il se trouvait ainsi, s’il était touché par ces mystérieuses restrictions, dans une situation illégale.

    La formule du début de la rubrique, ex eo genere ingenuorum hominum, de quo h(ac) l(ege) cautum conprehensumque est, nous est obscure parce qu’il nous manque ce qui précède. On pourrait se demander s’il s’agit ici des candidats, ou des électeurs, si la mention des ingenui, n’excluait pas la seconde possibilité, les affranchis étant électeurs, mais non éligibles. Il y avait donc des conditions d’éligibilité fixées dans la partie de la loi qui nous manque (Pourquoi l’âge minimum n’est-il précisé que plus tard ? Mystère). D’après ce qu’on sait du modèle institutionnel romain, on peut supposer qu’il y avait à Malacca et à Irni des conditions de fortune pour être magistrat. On trouve d’ailleurs cette condition dans rubrique sur la désignation des juges (LXXXVI) qui ouvre cette fonction aux décurions et à toutmunicepspossédant au moins 5000 sesterces (avec également un âge minimum de vingt-cinq ans), une fortune modeste à l’échelle de l’empire romain, mais pas forcément à celle d’un petit municipe espagnol. Il en fallait certainement autant, peut-être plus, pour prétendre être magistrat.

    Il y avait aussi probablement une clause liée à la hiérarchisation des magistratures, spécifiant qu’on ne pouvait être élu à une, sauf dispense éventuelle, si on avait pas exercé celle qui était inférieure. Il est à cet égard surprenant que la condition d’âge soit la même pour toutes les trois magistratures. Il est difficile d’envisager, tant ce serait contraire à l’usage romain, qu’on pouvait normalement à Malacca ou à Irni être candidat au duumvirat sans avoir jamais été magistrat, et donc avoir forcément dépassé les vingt-cinq ans nécessaires pour la première magistrature, ni en avoir été dispensé. On croira plus volontiers, que les dispenses possibles, qui seraient mentionnées dans un article nous manquant, pouvaient permettre d’être candidat au duumvirat sans avoir été ni questeur ni édile, éventuellement dès vingt-cinq ans.

    On peut cependant avoir un doute sur la nature de cette clause, et donc sur le déroulement de la carrière à Malacca ou Irni. Il semblerait logique, vu la hiérarchisation indiquée par la rubrique XXVII qu’on soit d’abord questeur, puis édile, puis duumvir. Mais il est également possible qu’il n’y ait que deux échelons, qu’on puisse devenir duumvir après avoir géré soit l’une, soit l’autre des magistratures inférieures. La dernière et obscure restriction mise par la rubrique LIV, qui ne concerne que celles-ci, mais les concerne toutes les deux, peut aller dans ce sens : si un candidat à l’édilité avait dû être auparavant questeur, il aurait été nécessairement citoyen romain, et cette prescription n’aurait aucun sens. On peut d’ailleurs rapprocher cela de ce que Strabon dit environ un siècle plus tôt de la colonie latine de Nîmes, ἔχουσα καὶ τὸ καλούμενον Λάτιον, ὥστε τοὺς ἀξιωθέντας ἀγορανομίας καὶ ταμιείας ἐν Νεμαύσῳ Ῥωμαίους ὑπάρχειν (ayant ce qu’on appelle le Latium, de telle sorte que ceux qui ont été questeurs ou édiles deviennent romains)[9], ou apparemment on était soit questeur, soit édile, et non les deux successivement.

    La question n’est pas anodine si on s’intéresse à la hiérarchie politique et sociale du municipe. Si les trois magistratures sont exercées successivement, puisqu’elles ont chacune deux titulaires chaque année, un questeur est certain de devenir édile, et à peu près certain d’être un jour duumvir, avec une petite restriction puisqu’un ancien duumvir peut être réélu au bout de cinq ans, mais sans doute largement compensée par les décès prématurés. Dans ce cas, l’élection la plus importante est la première, qui permet de commencer une carrière, le seul enjeu des suivantes étant la rapidité de l’avancement. On peut considérer qu’il y a, de ce point de vue, égalité entre les décurions qui sont tous d’anciens duumvirs ou de futurs duumvirs, et que seule l’ancienneté distingue. S’il n’y a que deux échelons, l’une ou l’autre des deux magistratures, puis le duumvirat, la situation est très différente : on passe de quatre élus au premier niveau à deux seulement au second, et qui est questeur ou édile n’a qu’une chance sur deux d’être un jour duumvir (les cas de décès prématuré compris), un peu moins compte tenu de la possibilité d’itération, et l’élection au duumvirat est alors la plus importante.

    Surtout, la rubrique XXI sur l’attribution de la citoyenneté romaine aux anciens magistrats semble évoquer une condition supplémentaire :

    qui ex senatoribus decurionibus conscriptisve municipii Flavi Irnita/ni magistratus uti h(ac) l(ege) conprehensum est creati sunt erunt ii cum eo honore abierint (…) cives Romani sunto(ceux parmi les sénateurs, décurions ou conscriptidu municipe flavien d’Irni qui auront été faits magistrats selon ce qu’il est prévu par cette loi, quand ils sortiront de charge (…) qu’ils deviennent citoyens romains [le passage que nous coupons énumère les membres de leur famille qui le deviennent avec eux])

    Cela ne peut signifier que deux choses : soit il fallait, pour en bénéficier, non seulement avoir été magistrat, mais aussi être décurion, ce qui est incompatible avec la définition du droit latin donnée par Strabon ; soit les magistrats étaient choisis systématiquement parmi les décurions, ce qui paraît beaucoup plus probable. Si tel est le cas, le pouvoir du peuple s’en trouve fort réduit : il ne choisit ses magistrats qu’à l’intérieur d’un groupe de 63 personnes se renouvelant par cooptation, tout coopté étant donc, sauf hostilité vraiment persistante du peuple, assuré de l’être un jour. Le peuple aurait alors seulement la possibilité de décider de la rapidité des carrières et, dans l’hypothèse où elles n’auraient que deux étapes, de choisir parmi les anciens questeurs et édiles qui serait duumvir.

    Cette élection des magistrats est donc la seule fonction que les rubriques que nous avons donnent à l’assemblée du peuple. On ne peut exclure totalement qu’elle en ait eu d’autres, mentionnées sur une des tables qui n’ont pas été retrouvées, mais ça paraît très improbable : le plan de la lexsemble clair, qui traite d’abord (avec vraisemblablement une partie manquante au début) des magistrats, puis des décurions, puis de l’assemblée du peuple, avant de parler en vrac (et là, nous avons tout) de tout ce qui n’a pas été abordé dans les parties précédentes. Il est donc difficile de supposer qu’un autre rôle de l’assemblée du peuple était abordé dans la partie manquant au début. Il semble que toutes les décisions reviennent aux décurions. Par exemple, dans le choix d’un patron, soit un protecteur extérieur, pour le municipe (LXI), décision important pour tous, seuls les décurions interviennent. 

    Cette loi, dans sa version d’Irni complétée par celle de Malacca, nous donne donc une idée assez précise, malgré ses lacunes et malgré surtout l’étrange malédiction qui place dans celles-ci les conditions pour être décurion, les critères de la répartition du peuple en curies et probablement une partie des conditions pour être magistrat, du fonctionnement d’un municipe latin. Le modèle en est décidément romain, avec des magistratures annuelles collégiales (cela n’était pas proprement romain, mais commun avec par exemple les cités grecques) et hiérarchisées (cela l’était), pourvues par l’assemblée du peuple votant par section (ici, les curies), et un conseil restreint formé principalement au moins des anciens magistrats à qui appartient en fait l’essentiel du pouvoir, les magistrats ayant pour rôle presque exclusif d’appliquer ses décisions. Les noms des institutions sont romains, parfois les mêmes, les questeurs, les édiles, les comices, parfois différents, les noms de consuls et de sénateurs semblant réservés à Rome. On note cependant quelques différences qui montrent que l’imitation n’est pas  totale. Il est logique qu’il y ait beaucoup moins de magistrats, pour une population et un territoire beaucoup moins importants, comme il y a beaucoup moins de décurions (63) que de sénateurs (600 alors, 300 avant le premier siècle avant notre ère).

    Il est significatif qu’il y ait aussi moins de magistratures différentes, et que les trois conservées soient celle qui, selon la version officielle, existaient dès les origines du régime romain. On ne trouve pas la dualité qui existe à Rome entre consulat et préture, deux magistratures partageant les mêmes attributions, la première étant supérieure et s’exerçant après la seconde. C’est encore tout à fait normal puisque les préteurs ont, autant qu’on le comprenne, été créés quand les deux consuls ne suffisaient plus à leurs tâches, parce qu’on voulait qu’il n’y ait que deux magistrats à la tête de la cité. Il n’y a rien non plus qui corresponde aux magistrats plébéiens, tribuns de la plèbe et édiles plébéiens[10]. Là encore, il y a une explication simple : il n’y a évidemment pas, dans un municipe latin, de distinction entre patriciens et plébéiens, tous ceux des municipesqui sont citoyens romains étant bien évidemment plébéiens, comme tout le monde sauf une minorité parmi les sénateurs de Rome. On peut néanmoins observer que cette distinction avait perdu tout sens politique à Rome depuis très longtemps, au plus tard au cours du troisième siècle avant notre ère, et qu’il y restait néanmoins des tribuns de la plèbe, lesquels ont eu un rôle très important, sans rapport avec celle-ci, dans le dernier siècle du régime traditionnel. Sous le principat, et donc à l’époque de cette loi, sous Domitien, nous n‘apercevons aucun rôle des tribuns de la plèbe, dont la puissance tribunicienne annuelle semble annihilée par celle, viagère, du prince, mais le tribunat n’en subsiste pas moins comme étape de la carrière sénatoriale, entre la questure et la préture, à égalité avec les différentes édilités. Le conservatisme romain les a maintenus, mais ne va pas jusqu’à les exporter dans les nouveaux municipes. Beaucoup moins explicable est l’absence d’un équivalent des censeurs, magistrats qui n’étaient élus à Rome que tous les cinq ans, et pour dix-huit mois seulement, et chargés en particulier de réviser la liste des citoyens, et celle des sénateurs. Il est vrai que la censure a disparu à Rome avec le principat, hors quelques brèves réapparitions, ses fonctions étant exercées de façon apparemment continue par le prince (Vespasien, père de Domitien, l’a cependant exercée avec son fils aîné Titus, sans qu’on sache si c’était avec la volonté de la restaurer, ou à titre exceptionnel). À Irni, ses fonctions sont exercées par les duumvirs, sous le contrôle les décurions qui se renouvellent donc par cooptation.

    Mais la principale différence est dans le faible rôle, encore plus faible qu’à Rome sous l’ancien régime, de l’assemblée du peuple, surtout si, comme il nous a semblé pouvoir le supposer, elle ne peut choisir les magistrats que parmi les décurions. À Rome, avant le principat, le peuple réuni en comices, par centuries ou par tribus, votait toutes les lois. Les comices ont ensuite été maintenus symboliquement : on en a des preuves (deux en un siècle seulement[11]) pour les élections des consuls, et on peut supposer qu’ils votaient aussi des lois, sans que ça intéressât grand monde puisque rien ne l’atteste. Comme pour le tribunat de la plèbe, le conservatisme romain maintient les institutions anciennes qui n’ont plus de rôle effectif, mais ne les exporte pas dans les municipes latins espagnols. Il faut noter aussi que cette absence de rôle autre qu’électoral de l’assemblée du peuple à Irni diminue aussi, par rapport au modèle romain d’avant Auguste, l’importance des magistrats. À Rome, les consuls, préteurs et tribuns de la plèbe avaient le pouvoir de proposer des lois au vote du peuple, éventuellement contre l’avis de la majorité de leurs collègues sénateurs. Là, les duumvirs ne peuvent être que les exécutants des décisions des décurions, ne pouvant jouer le peuple contre eux.

    La combinaison de ce que nous possédons des lois d’Irni et de Malacca nous montre ainsi des institutions locales qui ont l’apparence des institutions romaines traditionnelles, qui en sont évidemment issues, mais renforcent en fait leur côté oligarchique, déjà prononcé, les éloignant du régime mixte, cher à Polybe puis à Cicéron, mêlant à celle-ci la monarchie et la démocratie.

    Le hasard de quelques découvertes nous permet de connaître assez bien le fonctionnement des institutions d’un municipe latin. Encore faut-il mesurer la portée de cet exemple. Il faut préciser qu’avant cette découverte, nous ignorions jusqu’à l’existence d’Irni. Nous n’avions, et n’avons toujours pas, d’autre inscription le mentionnant, et ne connaissons donc aucun des magistrats créés en application de cette loi, hors celui qui est cité dans la dernière rubrique, Lucius Caecilius Optatus. Pline l’ancien ne cite que les principales communautés, dont Irni n’était donc pas, et donnant seulement, par provinces, leur nombre total, cent soixante-quinze pour la Bétique, puis leur répartition par statuts (en Bétique, avant l’application de la décision de Vespasien donc, neuf colonies, dix municipes de citoyens romains, vingt-sept communautés de droit latin, six libres, trois ayant un traité, cent vingt stipendiaires)[12]. Sur les quatre autres municipes nommés par des fragments de loi correspondant à celle d’Irni, Malaca et Ostippo sont mentionnés par Pline, le premier comme ayant un traité, le second comme libre, Salpensa et Villo? nous étant tout aussi inconnus qu’Irni. Épigraphiquement, le mieux loti est Ostippo, où est cité une fois l’ordo, les décurions donc, et où il est plusieurs fois question d’Ostippenses, les membres de la communauté. À ma connaissance, les autres ne sont jamais nommés sur une inscription connue, et il n’y a nulle part trace de leurs magistrats.

    Il est clair, au vu des différents fragments, que cette loi avait été écrite pour plusieurs municipes, identique ou à peu près identique, le nom seul changeant dans les passages que nous en possédons (ce qui ne permet pas d’exclure qu’il y ait eu des variantes dont nous n’avons pas trace, la plus probable concernant, comme on l’a déjà dit, le nombre des décurions dans chaque municipe). Il paraît raisonnable de la lier à l’octroi, connu par Pline, du droit latin par Vespasien à toute l’Espagne, qu’elle appliquerait après quelques années de délai : certains passages indiquent clairement qu’auparavant ces communautés n’avaient pas ce droit. Il est tentant d’en déduire qu’on a alors fait de toutes les cités pérégrines des trois provinces d’Espagne des municipes latins régis par cette loi. Mais là, les ennuis commencent, si on observe que tous les fragments qui nous sont connus, viennent d’une seule province, la Bétique, et même d’une région assez restreinte de celle-ci, sur une ligne entre Séville et Malaga (ci-dessous, cartes faites avec Google Maps).

     

    On ne peut en conclure qu’elle était limitée à cette région, si on fait la part du hasard des découvertes et si, surtout, on tient compte du fait que c’est dans celle-ci qu’on a retrouvé, de très loin, le plus de grandes inscriptions sur bronze. Il n’en serait pas moins audacieux d’affirmer qu’elle concernait toute l’Espagne. C’est possible, comme il est possible qu’elle n’ait été faite que pour la Bétique, des lois différentes, dont n’avons pas trace, existant dans les autres provinces, voire pour une partie seulement des cités pérégrines devenues latines de Bétique. Elle semble imposée à toutes par le prince, mais on ne peut exclure qu’elle n’ait été que proposée, les cités le souhaitant gardant tout ou partie de leurs anciennes institutions.

     Il reste à observer, pour compliquer encore les choses, que nous n’avons aucune certitude sur la pérennité de cette loi. Son but est clairement, et cela suffit d’ailleurs à dissuader de la qualifier de constitution au sens moderne, d’organiser le passage des communautés qu’elle concerne du statut de ciuitaspérégrine à celui de municipe latin. De nombreuses dispositions concernent exclusivement la période transitoire. Surtout, elle ne semble pas rédigée pour durer, si on en croit les passages qui concernent le prince, qui est toujours Domitien, nommé en tant que personne et non désigné par sa fonction. Il s’agit d’abord de la possibilité de lui décerner le duumvirat, déjà citée, Si   eius  municipi   decuriones conscriptive municipesve imp(eratori) Caes(ari) Domitiano Aug(usto), p(atri) p(atriae), dumviratum communi nomine municipum eius municipi detulerint(XXIV, si les décurions ou conscriptiou les municipesde ce municipe défèrent à Imperator César Domitien Auuguste, père de la patrie, le duumivirat au nom de tous les municipesde ce municipe), où on remarque que le prince est le seul étranger au municipe pouvant recevoir le duumvirat, qui ne peut donc échoir ni au gouverneur, ni au patron, ni même à un membre de sa famille, mais surtout que ce prince est Domitien seulement. Encore plus significatives sont deux formules souvent répétées dans la loi, celle du serment à prêter per Iovem, et divom Aug(ustum), et divum Claudium, et divom Vespasianum Aug(ustum), et divom Titum Aug(ustum), et genium imp(eratoris) Caesaris Domitiani  Aug(usti), deosque Penates(XXV, XXVI, XLV, LIX, LXIX, LXXIII, LXXIX), et la restriction obligeant les magistrats à respecter les textes du droit romain, dum ne quit in ea re faciat adversus leges plebis scita senatus consulta edicta decretave divi / Augusti, Ti(beri)ve Iulii Caesaris Augusti, Ti(beri)ve Claudi Caesaris   Aug(usti),  imp(eratoris)ve   / Galbae   Caesaris Aug(usti), imp(eratoris)ve Vespasiani Caesaris Aug(usti),   imp(eratoris)ve   Titi  Cae-/saris  Vespasiani  Aug(usti),  imp(eratoris)ve Caesaris Domitiani Aug(usti), pontificis max(imi) p(atris) p(atriae), adversusve h(anc) l(egem)(XIX, XX, XL, LXXXI, pourvu qu’il ne fasse rien en cela contre les lois, les plébiscites, les senatus-consultes, les édits et les décrets du divin Auguste, de Tibère Jules César Auguste, de Tibère Claude César Auguste, d’Imperator Vespasien César Auguste, d’Imperator Titus César Auguste, ou d’Imperator César Domitien Auguste, grand pontife, père de la patrie, ni contre cette loi). Le serment est prêté par Jupiter et par les dieux pénates, par tous les princes devenus des dieux après leur mort, Auguste, Claude, Vespasien, Titus, et, conformément à l’usage romain qui ne traite pas en dieu un prince de son vivant, par le Genius, quelque chose entre un dieu protecteur et la part divine présente en tout homme, de Domitien. Les décrets à respecter[13]sont ceux de tous les princes dont la mémoire n’a pas été condamnée, les précédents plus Tibère et Galba (ce qui rappelle que l’absence de divinisation ne valait pas condamnation), dont Domitien qui clôt la liste. On note au passage qu’ils sont dans cette liste, s’agissant de leurs actes de leur vivant, désignés par leur nom humain, non leur nom divin, à l’exception, significative, d’Auguste qui est ainsi plus diuusque les autres. Il aurait été beaucoup plus simple à tout point de vue d’indiquer qu’on jurait par le nom des princes divinisés et par le génie du prince régnant, et qu’on respectait les décrets des princes, et cela aurait permis la pérennité de la loi. On croit comprendre qu’il n’était pas alors convenable d’envisager que Domitien pût mourir et avoir un successeur. Le fait est pourtant qu’il est mort en 96, frappant sur ces trois points cette loi de caducité. A-t-elle été remplacée par une autre, dont nous n’avons aucune trace, et qui aurait pu comprendre d’autres modifications ? A-t-on simplement, sans changer la loi, adapté à chaque nouveau règne le nom du prince  la liste des diui, et celle des décrets à respecter ? Les choses se compliquent d’autant plus que Domitien, mort assassiné, fait partie ensuite des princes condamnés, et que dans une liste postérieure ses décrets n’auraient été mentionnés, comme ceux de Caius (Caligula), Néron, Othon et Vitellius ne le sont pas dans la sienne. Logiquement, cette loi même aurait dû perdre toute validité. Il semble difficile cependant d’envisager que son affichage public ait cessé après la mort et la condamnation de Domitien : les tables que nous avons retrouvées intactes auraient alors été fondues, ou du moins brisées. A-t-on continué à l’appliquer malgré cette condamnation ? Nous n’en saurons probablement jamais rien.

    A suivre, ici

    Pour commenter, c'est ici, sur Facebook 



    [2]Première édition dans Julián González, The lex Irnitana: a new copy of the Flavian municipal lawThe Journal of Roman Studies, LXXVI (1986), p. 147-253. Édition et traduction française par P. Le Rouxdans L’année épigraphique, 1986, 333.(Nous évitons ici soigneusement les débats, certes non dépourvus d’intérêt, avec ceux qui nient à ce texte le titre de loi, parce qu’il ne correspond pas à la définition que nos savants modernes donnent d’une lexromaine. Le fait est qu’il est ainsi qualifié dans le texte même. Nous le suivrons donc, sans préjuger de quel genre au juste était cette lex, en tout cas présentée comme telle.)

    [3]On les trouve (apparemment) tous sur le site de droit romain de l’Université de Grenoble, https://droitromain.univ-grenoble-alpes.fr/legroman.html(presque en bas de la page) avec les références.

    [4]Nous ne retiendrons pas bien sûr la tentative gratuite de reconstitution sur le modèle des suivantes d’une rubrique XVIII par W. D. Lebek(repris dans L’année épigraphique, 1994, 212). On peut juger cet exercice intellectuellement intéressant, mais on ne peut comprendre pourquoi certains éditeurs l’intègrent froidement au texte de la lex.

    [5]Il faut préciser ici qu’en latin on dit duumuirau singulier, et duouiriau pluriel, comme il est logique puisqueduo, deux, est un pluriel, qui se décline. La façon la plus simple, que nous adoptons, est de transcrire en français duumvir pour le singulier, et de le mettre au pluriel à la française, duumvirs donc. On peut aussi parler au pluriel de duoviri ou de duovirs. Parler de duovir au singulier serait aussi ridicule que, par exemple, parler d’un media, ce qu’évidemment personne ne songe à faire.

    [6]XXXI

    [7]Comme à Rome, certains peuvent recevoir, sans avoir d’enfants ou en en ayant moins, le ius liberorum.

    [8]Le terme latin désignant un membre de la communauté (correspondant à ciuisdans une cité) est municeps, qui donne au pluriel municipes. Le terme désignant la communauté est municipium(dérivé de municepscomme ciuitasde ciuis), qu’on transcrit logiquement en français par municipe. Il ne nous reste donc plus que les italiques pour distinguer les municipes, membre d’un municipe, des municipes, plusieurs de ces communautés.

    [9]Strabon, Géographie, IV, I, 12.

    [10]À Rome, il y avait deux sortes d’édiles, les curules et les plébéiens. J’ai déjà parlé des tribuns sur ce blog ici.

    [11]Le Panégyrique de Trajan, de Pline le jeune, et les deux inscriptions reprenant le senatus-consulte sur les honneurs posthumes de Germanicus, dont un système compliqué pour l’honorer au moment des élections consulaires.

    [12]Pline l’ancien,III, 7.

    [13]Cette liste de princes ne concerne pas bien sûr les lois, les plébiscites, les senatus-consultes, qui sont tous ceux de Rome encore valides, même très ancien, et probablement pas les édits, qui peuvent être aussi pris par des magistrats, dont les gouverneurs de province.


  • « Le débarquement du 6 juin, ç’a été l’affaire des Anglo-Saxons, d’où la France a été exclue. Ils étaient bien décidés à s’installer en France comme en territoire ennemi ! Comme ils venaient de le faire en Italie et comme ils s’apprêtaient à le faire en Allemagne ! Ils avaient préparé leur AMGOT qui devait gouverner souverainement la France à mesure de l’avance de leurs armées. Ils avaient imprimé leur fausse monnaie, qui aurait eu cours forcé. Ils se seraient conduits en pays conquis.

    C’est exactement ce qui se serait passé si je n’avais pas imposé, oui imposé, mes commissaires de la République, mes préfets, mes sous-préfets, mes comités de libération ! Et vous voudriez que j’aille commémorer leur débarquement, alors qu’il était le prélude à une seconde occupation du pays ? Non, non, ne comptez pas sur moi ! Je veux bien que les choses se passent gracieusement, mais ma place n’est pas là ! »

    De Gaulle, selon A. Peyrefitte, C'était De Gaulle, tome 2, chapitre 14. 

     

    J'avais écrit ça en 2004, pour une précédente commémoration tapageuse du 6 juin 44. J'y ajoute la citation de De Gaulle, etPour ceux qui débarquent, ci-contre, une affiche de propagande américaine de l'époque (Ne perdez pas de temps à y chercher le drapeau français: il n'y est pas).

    Quelques remarques, à l'intention de ceux qui se sentent obligés d'étouffer de reconnaissance.

    Passons sur le pipeau qu'on nous joue actuellement sur le thème "bataille décisive, suspens insoutenable, sort du monde en jeu" alors que les Allemands étaient déjà vaincus à l'Est, pour rappeler quelques faits.

    1) Tous les manuels d'histoire officielle flétrissent l'URSS, qui n'est entrée en guerre que quand les Allemands l'ont attaquée (il y aurait beaucoup de choses à dire sur ce point, mais ce n'est pas le sujet du jour) le 22 juin 1941.
    Curieusement, ils ne sont pas choqués que les Etats-Unis ne soient entrés en guerre que six mois plus tard, quand leurs colonies du Pacifique ont été attaquées par le Japon, et que leurs premières opérations contre l'Allemagne aient encore attendu un an.

    2) Pendant toutes la décennie précédente, les Etats-Unis s'étaient totalement désintéressés des agressions successives de l'Allemagne de Hitler. J'ai entendu des Américains et de leurs laquais parler de Munich voici un an [En 2003, au moment du refus du gouvernement français de la dernière phase de la guerre contre l'Irak, note de 2019] . Elle est bien bonne !

    3) Il est vrai que, après que Wilson eut imposé à Versailles en 1919 un traité aberrant, le sénat américain a refusé de l'appliquer. Le gouvernement français d'alors n'avait accepté ce traité que contre la garantie des anglo-saxons sur sa frontière de l'Est. Après la non-ratification américaine, les Anglais ont fait savoir qu'ils ne se considéraient plus comme engagés
    Rappelons la réaction de Foch à ce traité "Je sais maintenant que nous aurons la guerre dans vingt ans". [C'était un souvenir de Khâgne. Je n'ai pas retrouvé cette citation. J'ai trouvé la même, de Mangin, en novembre 1918, note de 2019]

    4) Personne n'a encore osé se demander, depuis soixante ans, pourquoi, du moment où ils sont entrés en guerre, les Américains ont traité la population française en ennemie. Ils ont libéré la France comme ils sont en train de libérer l'Irak [en 2004, donc]: par des bombardements massifs sur les populations civiles.

    5) Pourtant, ils ne considéraient pas le pseudo-gouvernement français d'alors comme un ennemi. C'est des USA, et d'un nommé Robert Paxton, qu'est partie la réécriture de l'histoire de France de ces années-là, grâce à laquelle on considère aujourd'hui le gouvernement de Vichy comme ayant eu une politique autonome, contre toute évidence. Mais personne ne dit que Roosevelt, héros de la lutte pour la liberté (au même titre que Reagan et Bush) a maintenu jusqu'au dernier moment son ambassadeur auprès de Pétain (le Maréchal l'a rappelé à son procès).
    Mieux, en JUILLET 44, des émissaires américains négociaient avec Laval pour le maintien du gouvernement, avec juste un changement d'occupant. C'est la Résistance française, extérieure et intérieure, qui a empêché cela en les prenant de vitesse.

    6) Enfin, au milieu des larmes de reconnaissance pour les morts américains venus libérer la France, une petite comparaison chiffrée: la seconde guerre mondiale a fait 300 000 morts américains au total (compris bien sûr ceux qui sont morts dans le Pacifique pour y défendre leur empire colonial). Comme il est interdit de parler des 21 millions de morts soviétiques, nous n'en parlerons pas.
    Il y a eu 610 000 morts français, alors que la France avait en 1939 42 millions d'habitants, les USA 131. Sur ceux-là, 250 000 militaires, 360 000 civils. Ce sont des chiffres qu'on trouve partout. En revanche, on ne
    trouvera pas combien des civils ont été tués par les bombardements anglo-saxons.

    Il semble qu'à l'époque où l'Air Force rasait nos villes pendant que la Wehrmacht brûlait nos villages, il y avait au moins entre elles une alliance objective. Peut-être est-ce la pérennité de cette alliance que Bush et
    Schröder sont venus célébrer ensemble en Normandie. Quant au rôle que joue Chirac, il est facile à identifier.[facile d'actualiser en changeant les noms des pantins]

    Pour commenter, c'est ici, sur Facebook


  • Empire et empereur. Brève note historique

    On parle de plus en plus, à propos de l’ « Europe » d’empire, en général pour en dire du mal, parfois, quoique rarement, pour la défendre. On en parle aussi d’ailleurs à propos d’Allemagne seulement, chez les germanophiles comme chez les germanophobes. Tout dépend en fait ce qu’on met sous ce mot, qui peut être très varié. Il semble donc utile de clarifier cette question par un survol de ses usages historiques.

    Il est certain que, d’une manière générale, on n’explique pas nécessairement un mot en faisant son étymologie, que son histoire ne dit parfois rien de son sens. Nous savons tous que rien c’est quelque chose, personne quelqu’un. La particularité du mot empire est qu’il n’a pas une évolution, comme res ou persona, mais que ses emplois contemporains mélangent tous ses sens passés, d’où la confusion ambiante à ce sujet.

    I– L’empire est d’abord romain.

    En latin, l’imperiumest le pouvoir de commandement, lié au verbe imperare. À Rome il est d’abord le pouvoir du roi, qui, après l’expulsion du dernier en 509, est passé à deux consuls annuels élus, en tout cas dans la version de l’histoire que nous donnent les auteurs que nous avons à partir du premier siècle avant notre ère, l’important ici étant qu’eux y croyaient. Pour répondre aux besoins croissants, on a ensuite créé d’autres magistrats ayant aussi l’imperium, les préteurs, puis des proconsuls et propréteurs, anciens magistrats dont l’imperium est prolongé au-delà d’une année pour être exercé hors de Rome.

    Mais cela n’a aucun lien direct avec la notion d’empire romain : ce sont deux emplois différents du mot imperium. De même que l’imperium du magistrat est le pouvoir qu’il exerce sur les citoyens, celui du peuple romain (imperium populi romani) est le pouvoir qu’il exerce sur des populations et des territoires, et devient rapidement, par extension, la désignation de ces populations et territoires eux-mêmes. Il va de soi que cela n’a rien à voir avec le régime politique, ni le leur, ni celui de Rome : il s’agit d’un rapport de domination d’un peuple sur d’autres, qui finit par désigner l’ensemble des dominés. L’idée, hélas répandue que Rome, qui était une république, devient un empire quand Auguste devient « empereur » est une dangereuse absurdité.

    Le lecteur se demande peut-être pourquoi j’ai été si long sur l’imperium des magistrats supérieurs pour dire ensuite qu’il n’avait absolument aucun rapport avec l’empire romain au sens territorial. Nous y arrivons : au contraire, le titre d’imperator, qui donne empereur en français, lui est directement lié. Étymologiquement, ce devrait être celui qui détient l’imperium. Pour des raisons mystérieuses, car antérieures manifestement à l’époque pour laquelle nous avons des sources latines, ce n’est pas ça. Le mot, avant Auguste, est utilisé uniquement dans un contexte guerrier et, en principe, même si certains textes littéraires en font un usage plus large, réservé au chef victorieux, acclamé par ses soldats sur le champ de bataille, ce qui lui donne droit à demander le triomphe. Auguste prend ce titre de manière permanente, en faisant même son prénom, ce que feront également après lui tous ses successeurs à partir de Vespasien : ce n’est qu’un des nombreux honneurs qu’il cumule, le terme couramment utilisé pour désigner sa place à Rome étant princeps, le premier, tout simplement (qui donne prince en français et des choses semblables dans la plupart des autres langues modernes, ce qui ne nous simplifie pas la vie). Mais Imperator  a progressivement désigné la fonction, d’où l’emploi du mot empereur aujourd’hui pour désigner Auguste et ses successeurs, et celui beaucoup plus dangereux du mot empire pour qualifier le régime politique. Si les détails sont très compliqués, le point essentiel, en ce qui nous concerne ici, saute désormais aux yeux : il n’y a pas de lien direct entre empereur, imperator,  et empire territorial, imperium populi romani. L’empereur n’est pas le monsieur qui gouverne l’empire : il s’agit d’une rencontre fortuite entre deux applications différentes du mot imperium.

    Empire et empereur sont donc à l’origine deux notions proprement romaines, sans lien entre elles. On a ensuite compliqué les choses en parlant d’empires précédents, assyriens, perse, macédonien… ce qui se défend quand il y a analogie, qu’il s’agit d’un ensemble de peuples soumis à un autre, voire à une seule personne, mais devient absurde quand on parle à leur propos d’empereur, tant cette chose, qu’il s’agisse d’imperator ou de princeps, est proprement romaine, et le reste jusqu’à une époque très récente, comme nous allons le voir.

    Il n’y a d’empereur que romain, qu’il soit unique, ou que plusieurs exercent la charge en principe à égalité, ce dont Marc Aurèle et Lucius Verus sont les premiers exemples. À la fin du IIIe siècle, Dioclétien veut faire de la collégialité une règle, avec partage territorial entre Occident et Orient, ce qui aboutit, après bien des complications et réunifications montrant que ce n’était pas forcément une idée géniale, à la scission définitive en 395 entre les deux parties de l’empire, chacune ayant son empereur. Il n’y a pourtant pas très longtemps deux empereurs, puisque celui d’Occident disparaît 81 ans plus tard. Il ne reste plus qu’un seul empereur, à Constantinople, qui prétend, probablement sans y croire vraiment lui-même, avoir autorité sur tout ce qui fut l’empire romain, les rois barbares qui se partagent sa partie occidentale s’efforçant de ne pas rire trop fort à ce sujet.

    II- Aventures médiévales de l’empire

    Cela change à la Noël de l’an 800, quand un de ces rois barbares, Charles qu’on a pris l’habitude d’appeler Charlemagne, qui a agrandi son royaume très largement, jusqu’à couvrir à peu près toute l’ancienne Gaule, le Nord de l’Italie, et à l’étendre au-delà du Rhin, se fait couronner empereur à Rome, par le pape Léon III. Il revendique ainsi l’héritage des empereurs d’Occident, dont il possède une partie de l’empire (sans l’Espagne, sans l’Afrique du Nord, sans ce qui était la Bretagne et est en train de devenir l’Angleterre). Ce couronnement n’a aucun effet concret : l’empereur de Constantinople n’en est pas heureux, mais ne le dit pas trop, faute de moyen de s’y opposer, et Charles est avant comme après le maître du royaume dont il a hérité et qu’il a agrandi. Son seul fils survivant, Louis, en hérite, et du titre impérial, à sa mort en 814.

    On sait qu’à la mort de Louis, en 840, après s’être un peu tapé dessus, les trois fils qu’il avait laissés se partagent son héritage, lors du très fameux traité de Verdun de 843, géographiquement : l’Ouest à Charles, qu’on appelle peu aimablement le Chauve (mais que personne n’a eu l’idée de nommer Charlecalve), le centre à Lothaire, l’Est à Louis, qui tout trois sont rois. On sait moins que le titre impérial reste unique, et revient à l’aîné, Lothaire, avec une prééminence théorique sur ses deux frères (qui bien, sûr, ne veulent pas le savoir). Après la mort de celui-ci sans enfants, et bien des complications sur lesquelles nous passons, ce titre se fixe dans la partie Est, tandis qu’il y a à l’Ouest un roi de ce qui deviendra la France. Alors qu’à l’Ouest comme à l’Est on passe de la centralisation au moins théorique du royaume de Charlemagne à une fragmentation toujours plus poussée, les divisions administratives devenant (pour faire bref, et avec toutes les réserves utiles), des fiefs héréditaires, ce titre impérial échappe aux descendants de son rénovateur (dits carolingiens), puis devient électif avec des électeurs qui sont tous de la partie orientale.

    On ne rentrera pas dans les détails pour la suite, ce qui nous mènerait, à supposer que j’en sois capable, très loin. Un point est important, quand à notre quête de ce qu’est un empire : dans cette phase, c’est l’empereur, qui se veut l’héritier du modèle romain, qui crée l’empire, qui ne l’est donc pas, et est défini comme territorial par un processus long et assez complexe. Après bien des péripéties, le titre impérial se trouve attaché, en fait puis en droit, à la famille de Habsbourg, et, après le partage de l’héritage de Charles Quint au milieu du XVIe siècle, à ce qu’elle possède en Autriche et autour, avec une prééminence théorique sur le reste d’un Empire comprenant tout ce qui est à l’Est du royaume de France mais en Occident néanmoins, qui a peu d’effet pratiques et n’en a officiellement plus du tout à partir des traités de Westphalie de 1648. Pendant toute cette période, il n’y a qu’un empereur en Occident, qui devient progressivement un souverain comme les autres, et après la fin de l’empire d’Orient en 1453, reste le seul.

    III— Fantaisies du XIXe siècle

    Ce n’est qu’au XIXe siècle que se mettent à pousser partout empires et empereurs. Les Russes ont été des précurseurs, puisque c’est en 1721 que Pierre le Grand s’est fait nommer empereur de toutes les Russies. Mais il s’agissait alors d’une revendication de continuité avec les anciens empereurs romains d’Orient, qui faisait du tsar orthodoxe (le mot tsar ou czar, venait déjà de Caesar) leur successeur, et de Moscou la troisième Rome. C’est quand Napoléon Bonaparte se fait faire empereur des Français, en 1804, que ce mot change radicalement de sens. Dans le contexte de la révolution française où le goût pour les références antiques, pas toujours heureuses d’ailleurs, est fort, cela semble une mauvaise parodie de l’histoire romaine : après l’expulsion du dernier roi, la république (avec des consuls et un sénat, dans sa dernière version), à laquelle succède, parce que la monarchie est somme toute le seul régime raisonnable mais qu’on ne veut plus entendre parler de roi, un empereur. Cette référence romaine est évidente, mais il est difficile de savoir si ceux qui l’ont utilisée avaient conscience du côté hautement parodique de la chose, ou croyaient vraiment imiter sagement les Romains. Il n’y a, au départ, pas d’empire d’ailleurs, puisque Napoléon est « empereur des Français par la grâce de Dieu et les lois de la République ». On ne parle d’empire français que progressivement, la république s’effaçant discrètement (elle ne disparaît, par exemple, des monnaies qu’en 1809). Ça ne dure pas, mais ça n’en est pas moins la fin d’une conception millénaire de l’empereur et de l’Empire : par le traité de Presbourg, après Austerlitz, l’empereur (le vrai) accepte de n’être plus qu’empereur d’Autriche, ce qui ne fait qu’officialiser une situation déjà établie, mais a une forte portée symbolique, et ne sera pas remis en cause en 1815.

    Il est alors admis qu’un empereur est comme un roi, en plus chic, un empire comme un royaume, en plus grand. Quand le roi de Prusse achève d’annexer l’Allemagne, moins l’Autriche, il se fait empereur comme tout le monde, mais sans contester le titre impérial de son voisin. Il y a eu entre-temps un second empire français, qui a tenté sans succès d’engendrer un empire du Mexique. Il y avait depuis 1822, et il y a eu jusqu’en 1889,  un empereur et un empire du Brésil. On a aussi appelé empereurs des monarques non européens qu’on aurait pu tout aussi bien qualifier de rois. Les Anglais, qui ne pouvaient pas renoncer, quand même, à avoir des rois, s’en sont consolés en proclamant Victoria impératrice des Indes. Le dernier avatar de cette manie est le couronnement de Bokassa 1er empereur de Centrafrique en 1977, qui n’a convaincu que Giscard et Poniatowski, très provisoirement d’ailleurs : la mode était passée.

    Les choses s’étaient encore compliquées entre-temps dans la deuxième moitié du XIXe siècle avec la phase dite, largement à tort, d’expansion coloniale de certaines grandes puissances, où l’on vit apparaître, sous la IIIe république qui se glorifiait d’avoir abattu le Second empire (sans le faire exprès, mais c’est une autre histoire), un empire français, et d’autre part un britannique empire qui n’était pas, loin de là, limité aux Indes, sous une reine et sous son parlement. Ces paradoxes ne sont qu’apparents : il s’agissait là d’un retour au sens romain, premier, l’empire étant l’ensemble des autres peuples sur lesquels un peuple donné exerce sa domination (ce qui, même si tout le monde l’a oublié, n’a absolument rien à voir avec la colonisation).

    *

    *       *

    En somme, il s’est développé, à partir des mots romains (sans lien direct entre eux, rappelons le) empire et empereur, deux sens très différents du mot empire, concurrents. Un empire peut être la domination d’un peuple, d’un État, éventuellement d’un individu ou d’une dynastie, sur un ensemble de peuples. Il peut aussi désigner un État dont le chef est un empereur. Il ne s’agit dans aucun de ces deux sens d’un régime politique. Au premier, le régime politique du dominant peut être de toute sorte, celui des dominés également (à ceci près qu’il n’est pas souverain). Au second, seul le titre distingue l’empire du royaume, de la principauté, du duché… : il s’agit normalement d’une monarchie comme les autres, qui peut tourner à la démocratie parlementaire, ou d’ailleurs à tout autre régime, si l’empereur règne sans gouverner comme le roi d’Angleterre par exemple. Si le premier type d’empire est presque par définition pluriethnique (mais avec un seul dominant), le second peut l’être ou ne pas l’être au même titre que n’importe quel État. Au premier sens, un empire n’est jamais fédéral, puisqu’il se définit par une domination unilatérale, au second il peut tout aussi bien l’être que ne pas l’être. Ce n’est évidemment pas l’héritage impérial qui fait l’actuel fédéralisme allemand (rappelons au passage qu’il est à l’origine une idée des Anglo-Saxons et des Français pour limiter la puissance allemande).

    À chacun de tirer de cela les conclusions sur l’ « Europe » qu’il voudra. Il semble qu’il vaut mieux le savoir avant de parler d’empire à tort et à travers.

    Bellegarde, mai 2019.

     

    Pour commenter, c'est ici, sur Facebook.


  • Quelques mots sur les Insoumis, et leurs malheurs récents (Faut-il montrer notre affliction ? Non, nous devons faire preuve de dignité).

    Je suis décidément surpris de voir tant de gens, dont de nombreux amis et camarades, depuis quelques mois et beaucoup plus encore ces jours derniers, opposer la merveilleuse campagne populiste, resplendissante de clarté, de 2017, à la lamentable dérive vers la gauche et l'ambiguïté qui l'a suivie, dont il font la cause de la débâcle.

    Je n'avais pas vu, et l'ai souvent dit, une telle lumière en 2017. J'ai souvent alors dénoncé une accumulation de contradictions, sur l'"Europe" d'abord, mais sur bien d'autres choses encore, d'absurdités contradictoires entre elles, le tout étant couvert par le culte tonitruant de la personnalité du Chef, et l'affirmation que ne pas voter pour Lui était voter Macron ou Le Pen (voire les deux).

    Il était assez logique que ces contradictions éclatassent passée l'exaltation électoraliste et les espoirs (absurdes) de victoire résolvant tous les problèmes du pays d'un coup. Mélenchon n'était pas en 2017 sur une ligne populiste souverainiste parfaite, il n'est pas passé depuis à une ligne écolo-gauchisante eurocompatible: il a constamment joué sur les deux à la fois, de façon ambigüe et nécessairement contradictoire, et a prétendu continuer. Cela l'a conduit, dissipée la bonne odeur des urnes qui masquait le caractère indigeste de la soupe, à faire taire ou exterminer non les tenants d'une ligne pour choisir l'autre, mais tous ceux qui voulaient le forcer à sortir de l'ambiguïté pour affirmer celle qui était la leur, dont leur aveuglement les avait convaincus, dans le vacarme électoral, qu'elle était aussi la sienne exclusive, et qu'il n'évoquait l'autre que pour enfumer ses tenants. La fameux « plan B », objet de tant de regrets, était une invention de la fraction antieuropéiste cohérente des Insoumis. Le Chef ne l’a jamais, à ma connaissance, évoqué que pour dire qu’il ne servirait qu’à ne pas servir puisque le A réussirait miraculeusement, et l’a ouvertement répudié dès avant le premier tour de la présidentielle, dans son discours de Dijon. Désormais, il prône de « sortir des traités »… sans sortir de l’UE, ce qui n’est guère qu’une variation dans la même imposture, certainement pas un grand retournement. Il est somme toute plus navrant qu’étonnant que ceux qui n’ont compris qu’après l’extinction des hologrammes que le Chef était dramatiquement nu en concluent qu’il s’est récemment déshabillé. La lucidité est rarement rétroactive. C’est une ressemblance de plus entre la campagne 2017 de Mélenchon et l’épopée de Chevènement en 2002, dont on croise encore de nombreux nostalgiques déplorant la suite sans vouloir comprendre qu’elle était déjà écrite dans le vide politique total de la campagne.

    Comment expliquer le désastre présent, si la ligne n’a pas changé, et le succès initial, si elle était désastreuse dès l’origine ? Il est clair que certains, qui s’étaient laissé enfumer, ont fini par comprendre, même si, on l’a vu, beaucoup s’obstinent à vouloir croire c’est le Chef qui a changé. La méthode principale « Vote pour nous sans te poser de questions, et tout ira bien » trouve logiquement ses limites quand ceux qui ont ainsi voté constatent que tout ne va décidément pas bien, et sont donc plus difficiles à convaincre de remettre ça. C’était, et ce n’est pas une coïncidence, celle de l’UNEF-ID, qui lui a assuré des décennies de succès. Mais les élections étudiantes ont, sur les élections bourgeoises, cette particularité intéressante que le public visé se renouvelle très largement dans les deux ans qui séparent deux votes, celui susceptible de voter presque totalement, ce qui permet aux bonimenteurs de ne jamais se baigner deux fois dans le même fleuve. Les eaux bourgeoises sont beaucoup plus stagnantes.

    Cela ne me semble pourtant pas être la raison principale du contraste. Les nostalgiques de la pureté populiste de 2017 qui n’a jamais existé font vraisemblablement une deuxième erreur, en attribuant à ce merveilleux populisme le relatif succès d’alors. Un candidat, et ses supporters, ont naturellement tendance à croire que si des électeurs votent pour eux, c’est parce qu’ils ont été convaincus par ce qu’ils racontaient d’adhérer à leur ligne, laquelle prouve ainsi sa justesse. Ce n’est pas toujours le cas : ce peut être seulement qu’ils ont été convaincus par tous les autres de ne pas voter pour eux et que, tenant à voter, il ne leur restait plus que cette possibilité. Mélenchon a largement (mais non totalement) rejeté la notion habituelle de gauche pendant sa campagne de 2017. Il n’en était pas moins, les Verts et le PCF muté  absents, Hamon totalement transparent dans le rôle de candidat d’un PS sortant dont il n’assumait pas le bilan, Macron officiellement devenu centriste, le seul candidat crédible pour un électorat de gauche voulant le rester. Sa position ressemblait beaucoup en cela à celle de Duclos en 1969 quand, Defferre marginalisé par son propre parti, les électeurs de la gauche non communiste soucieux d’un vote efficace ne pouvaient choisir qu’entre le centriste Poher et lui (avec ces différences essentielles bien sûr que la gauche alors ne signifiait pas la même chose, le centre non plus d’ailleurs, et qu’il y avait Pompidou). La situation n’était plus du tout la même cette année, puisque, à une élection à la proportionnelle, et surtout d’une insignifiance si évidente qu’elle ne pouvait pas être autre chose qu’un sondage géant sans question de vote utile, l’offre était abondante, avec des Verts à qui cette insignifiance l’a toujours rendue favorable, un PS libéré d’Hamon et de toutes les personnalités qui auraient pu fâcheusement rappeler la période Hollande-Valls, un Hamon libéré du PS qui a pu donner sa pleine mesure (trois pour cent, c’est beaucoup, quand même), un PCF en pleine glaciation identitaire sans contenu politique qui a ramassé quelques voix. Il est tentant de conclure que Mélenchon n’a pas atteint 19% il y a deux ans grâce à sa stratégie dite populiste, mais malgré elle, et que tous ceux qui avaient voté malgré elle pour le seul candidat de gauche (malgré lui) crédible, sont revenus avec soulagement à leurs habitudes, ne restant que ceux qui étaient convaincus en partie au moins par ce discours.

    Quand les fumées de la bipolarisation Macron Le Pen à 45% des votes exprimés, 23% des électeurs inscrits, se seront dissipées, il apparaîtra probablement que cette élection bidon fut celle du grand retour, après la parenthèse Hollande-Valls qui se sont distingués non pas en faisant une politique de droite (ça n’était pas original) mais en finissant par l’assumer totalement, de la gogôche, celle qui privatise, mais sans le faire exprès, qui encourage les patrons à licencier, mais parce que l’État ne peut pas tout, qui casse les services publics et le droit du travail, mais pour sauver l’emploi, qui est pour l’Europe sociale et ne sacrifie les travailleurs sur l’autel des traités libéraux que parce qu’ils en sont le passage obligé, qui fait la guerre, mais toujours pour la démocratie et le droit et en ne tuant que ceux que de méchants dictateurs utilisent comme boucliers humains, en saupoudrant tout ça opportunément de considérations sur l’ « urgence éclogique ». Ça n’est pas une bonne nouvelle. Mais c’est à peu près fatal.

    L’autre information essentielle que donne cette élection qui n’en est pas une est que le macronisme s’est installé à droite. Électoralement, bien sûr : politiquement, il l’était depuis son origine (et ça n’est toujours pas original). Les macrolatres, dont les pires sont ceux qui commencent par dire qu’ils n’aiment vraiment pas Macron et concluent qu’il faut d’autant plus les croire quand ils avouent que cet enfant est un génie politique, expliquent doctement que l’idole des vieilles triomphe et entame un règne de mille ans, parce qu’après avoir pris à la gauche son électorat au premier tour de la présidentielle, elle prend aujourd’hui celui de la droite. Une seule chose leur a échappé (parmi les nombreux trucs qu’on n’enseigne pas à Sciences-Po, il y a l’arithmétique) : ce nouvel exploit herculéen accompli, Macron se trouve un peu au-dessous de son pourcentage des présidentielles (et très en dessous de celui des législatives), et a perdu à gauche largement ce qu’il avait gagné à droite. La politique de Macron, la frousse provoquée par les « gilets jaunes » et le bonheur de voir ce mouvement sauvagement réprimé rallient autour de lui le bon vieux parti de l’ordre (Hollande et Valls faisaient exactement la même chose. Mais eux étaient « socialistes », et c’était rédhibitoire pour cet électorat. C’est immoral et c’est comme ça) tandis que la gogôche, qui n’a jamais accepté qu’on matraquât ou fusillât les travailleurs que quand c’était pour leur bien, fuit horrifiée. J’avais écrit dans un long pensum sur le clivage droite-gauche il y a quelques mois que le système avait besoin de l’alternance entre une droite et une gauche, et que l’imposture macronienne finirait nécessairement par basculer d’un côté ou de l’autre pour laisser apparaître une opposition appelée à lui succéder[1]. Nous y sommes, un peu plus vite que prévu, et pas dans le sens qui me semblait alors prévisible, les évènements, et aussi la nullité du parti de droite qui change tout le temps de nom, ayant poussé dans l’autre. Macron, installé à droite (mais avec moins de onze pour cent des électeurs) laisse peu d’espoir à une opposition de droite, mais toute sa place à une opposition « de gauche ».

    Faut-il conclure du verdict des urnes que c’est Clémentine Autain qui a raison contre les mélencholatres, qu’il faut continuer à être contre Macron mais en étant gentil avec tout le monde ? La réponse est incontestablement oui, si le but est de devenir ministre d’un gouvernement de la gogôche, qui mènera la même politique exactement que tous ceux qui se sont succédé depuis le premier gouvernement Barre. Il faut effectivement  pour cela enterrer ce qu’il y avait d’original dans la rupture de Mélenchon avec cette gogôche. On se rappellera, avant de trouver que c’est affreusement dommage, que cette rupture était exclusivement de forme, qui substituait aux pleurnicheries les aboiements, mais ne modifiait en rien la ligne politique de fond, puisqu’elle ne portait aucune rupture réelle avec le ralliement de la « gauche » au giscardisme après 1981. Les aboiements étaient très utiles quand il s’agissait de faire élire Macron comme gentil centriste entre une méchante d’extrême-droite et un méchant d’extrême-gauche. Ils deviennent nocifs quand, l’imposture et l’imposteurs épuisés, il s’agit de leur redonner une opposition « de gauche », pour que le cirque continue.

    Il devrait rester l’autre option : agir pour que le cirque s’arrête, que cesse enfin une politique qui va délibérément contre l’intérêt évident d’une immense majorité du peuple français, et enfonce de législature en législature ce malheureux pays dans la ruine. À cette option, les urnes donnent à chaque fois raison, en chassant sans ménagement le clown sortant qui a mené cette politique, et tort, en portant au pouvoir d’État un autre clown de la même farine, dont il est évident, et rapidement confirmé, qu’il la mènera. Il serait parfaitement absurde de le reprocher à ceux qui les remplissent. Dans un système totalement fermé, qui a le monopole de l’offre électorale crédible, et tous les moyens de produire des oppositions qui deviennent ensuite des majorités tout autant à son service, et aux marges des épouvantails inoffensifs comme la famille Le Pen ou le clan Mélenchon, l’électeur n’a que deux possibilités : jouer le jeu de ce système en votant pour ce qu’il propose, ou s’abstenir, ce qui est plus rationnel, mais ne sert à rien non plus. Je ne peux que répéter pour conclure ceci ce que j’ai souvent dit, qu’on ne peut envisager d’alternative qu’en la plaçant, avec toutes les difficultés que cela implique, délibérément en dehors de ce système, en partant de ce qui est juste et en construisant patiemment une force politique capable à terme de le renverser. Ce ne peut être que long : on ne supprime pas facilement des décennies de mensonges. Cela suppose, et c’est certainement, comme tant de tristes expériences l’ont montré pendant ces décennies, le plus difficile, d’accepter que ce soit long, et de ne pas, à chaque fois qu’on sent l’odeur des urnes, se jeter sur un gadget électoral proposé par le système comme solution miraculeuse et instantanée à tous les maux, hier le populisme façon Mélenchon, demain vraisemblablement une nouvelle forme de « gauche » plurielle.

    Bellegarde, 30-31 mai 2019.

    Pour commenter, c'est ici, sur Facebook.

     

    [1]« Une seule chose ne changera pas : la politique menée par ceux qui auront le pouvoir d’État, celle, la même, que mèneront ceux qui auront joué le rôle de l’opposition quand il leur succéderont. Le pouvoir tout court ne peut se passer d’alternance, le changement régulier de personnel étant le seul moyen de maintenir une politique dont une large majorité du peuple ne veut pas. Le macronisme n’est sans doute pas la fin du clivage droite-gauche, mais une pause, à un moment où il devenait trop voyant qu’il ne signifiait rien politiquement, pour le relancer une fois l’expérience conclue comme toutes les précédentes, pour les mêmes raisons que les précédentes. » (Gauche ! Droite !, dernières phrases du IV, De l’ « Europe », et de la fin prévisible de la comédie macronienne, p. 42 de la version PDF)